9 janv. 2016

Un rétroviseur trop embué?

[Aranyaprathet, Thaïlande, 1994]

Mes amis thaïlandais avaient maintes fois tenté de me convaincre d’aller voir ce voyant extra-lucide – si extraordinaire ! - dans un petit village, non loin d’Aranyaprathet. J’avais toujours refusé pour des raisons religieuses*. Face à l’insistance de mes amis, je posai mes conditions : «-OK, je veux bien aller voir votre fameux devin, mais au lieu de me dire mon avenir...
je veux qu’il me dise mon passé!».  Non seulement cet exercice me permettrait très facilement de vérifier les talents extra-lucides de ce voyant, mais en plus j’étais très sincèrement intéressé de savoir ce qu’il pourrait voir de mon passé : serait-il capable d’identifier des moments de ma vie, même anodins et que j’aurais oubliés voire refoulés, et qui furent malgré tout déterminants dans mon orientation; ou bien verrait-il simplement les grands événements les plus mémorables de mon existence?
Nous partîmes donc pour quelque 15 kilomètres de pleine campagne avant d’arriver au petit temple où officiait ce bonze voyant.  Mais celui-ci était déjà occupé avec un couple de villageois aux visages inquiets. La scène à laquelle j’assistai alors me fascina :

27 déc. 2015

Les gens, c’est compliqué… mais c’est passionnant !

Diriger un projet humanitaire ou de développement, c’est bien sûr gérer un budget, des échéances, résoudre des questions techniques, voire politiques ou diplomatiques, ou plus bassement bureaucratiques, mais le plus difficile - et par là, le plus passionnant - restera toujours… de gérer l’équipe!
Voici donc quelques anecdotes de gestions d’équipe :

[Hanoi, Vietnam]
Un jour, mon assistant, un jeune médecin vietnamien, pénétra avec fracas dans mon bureau, et explosa :«-Sir, j’en ai ras le bol de faire votre boulot !!!»  Voilà le genre de situation que je n’avais encore jamais connue dans aucun autre pays. Les Vietnamiens n’ont décidément rien à voir avec les autres habitants d’Asie du Sud-Est, où la culture proscrit de hausser le ton, a fortiori avec son chef. L’interjection me tomba dessus comme une masse, j'étais sonné, ne comprenant pas ce qu’il se passait. Il me dressa alors une liste de tâches que je lui ai confiées et qu’il estimait relever plus de mes prérogatives que des siennes. Je saisis enfin de quoi il s’agissait… 

24 déc. 2015

Expatriation : un long fleuve tranquille ?

Flashback: tout s’est passé très vite : j’étais alors dans ce beau bureau de l’Ambassade royale des Pays-Bas, où je travaillais à Bangkok* depuis quelques mois, lorsque soudain tout devient noir. Je ne vois plus la feuille que j’étais en train de lire, ni l’écran de l’ordinateur devant moi…  Je comprends tout de suite : le glaucome. Celui que j’ai aux deux yeux. Cette épée de Damoclès sur ma tête qui me rappelle sans cesse que les jours de ma vue sont comptés. Très vite, je passe m’excuser auprès de mon supérieur, et presque à tâtons, quitte précipitamment l’ambassade pour filer sur l’hôpital ophtalmologique de Rutanin. Là, la décision est très vite prise : il faut opérer ou c’est la cécité définitive…

1 mai 2015

Une photo=une histoire : la première crise du p’tit bleu


Je ne suis pas encore arrivé au camp que déjà un appel retentit sur le canal d’urgence: le responsable d’une ONG avertit qu’un groupe de manifestants, des villageois en colère, bloque la route d’accès; il appelle les Nations Unies à la rescousse. Je fonce donc sur les lieux. Je commence à réaliser l’ampleur de la situation, lorsque je dépasse sur près de deux kilomètres une interminable queue de véhicules sur les bas-côtés. Il y a là tous les transports de l’aide humanitaire aux réfugiés: les camions citernes d’approvisionnement en eau potable, les camions de matériaux de construction, les camions d’aide alimentaire, et bien sûr tous les 4x4 et autres véhicules du personnel humanitaire. Je sens mon cœur battre à tout rompre: je sais qu’il va me falloir gérer seul cette crise, la première depuis mon entrée en fonction aux Nations Unies.

31 déc. 2014

On ne pinaille pas avec le Pinoy*


Je travaillais alors au bureau régional Asie-Pacifique de l’OMS, à Manille, aux Philippines, et pour une raison que j’ignore, j’étais le seul cadre à avoir pour secrétaire…un homme. En toute franchise, j’aurais préféré une de ces si charmantes et compétentes filipinas, mais le sort en était ainsi. Rey était d’un caractère bien trempé et la vie n’était pas facile tous les jours ; mais après une nécessaire période d’ajustement, nous avions trouvé le modus vivendi et travaillions ensemble en bonne entente.

Un jour, Rey ne se présenta pas au bureau. Suspectant quelque grippe ou autre petit problème, je pris mon mal en patience. Deux jours, trois jours… toujours pas de Rey. Règlement oblige, il finit par m’appeler:
«-Euh… Monsieur, pardon… j’ai un petit problème. Je ne pourrai pas venir cette semaine…. Mais je serai de retour dès que possible… »
« - Mais, Rey, que se passe-t-il ? On peut t’aider?»
« -Non, non, je vous expliquerai… Au revoir. »

Enfin, la semaine suivante, Rey réapparut, le visage quelque peu tiré et un petit sourire gêné au coin des lèvres.
« -Alors, as-tu résolu ton problème ? Vas-tu me dire ce qu’il t’est arrivé ?»
Visiblement embarrassé, il se livra enfin de guerre lasse:
« -Eh bien voilà, il y a quelques jours le chien de mon voisin a mordu ma petite fille ; j’étais furieux, j’ai pris mon flingue et j’ai abattu le chien; mon voisin, fou de rage, a alors juré d'abattre ma fille… alors, j’ai dû déménager.»

*Pinay ou Pinoy : terme employé par les Philippins pour se nommer eux-mêmes avec fierté.

30 déc. 2014

Attention : il y a expat et «expat».

Un jour que je marchais dans les rues de Bangkok et descendais une passerelle, une jeune femme blonde, dans la trentaine, avec à ses côtés un adorable petit garçon tout aussi blond qu’elle, m'aborda toute alarmée: «-Excuse-me, can you help me, please? » Je reconnus tout de suite un fort accent français.
«-Vous êtes française ? »
«-Oui. »
«-Qu’est-ce qui vous arrive?».

29 sept. 2014

Droits de l’Homme : une opération (parmi tant d'autres)

Un vieil homme entra dans mon bureau. En voyant son visage torturé et ses yeux suppliants, je me dis que ça allait sans doute être un cas difficile. J’invitai l’homme à s’asseoir en face de moi, et Ly Sophat, mon fidèle assistant et interprète, vint aussitôt se joindre à nous.
Et puis non, l’histoire n’était finalement pas aussi terrible que je le craignais: le vieil homme, maintenant en pleurs, nous fit part de la cause de sa détresse: quelques semaines plus tôt, son fils, un soldat CPAF sans grade de la garnison de Siem Reap, avait osé se plaindre bruyamment à ses supérieurs de la médiocrité de la cuisine à la cantine militaire. En punition de son audace, il avait été arrêté. Depuis lors, son père n’avait plus reçu aucune nouvelle, et il était donc très inquiet.
L’histoire était somme toute assez simple, et même si j’éprouvais quelque compassion pour ce pauvre papa, je classai déjà ce cas dans ma tête comme "banal", compte tenu du nombre de cas sérieux que j’avais déjà sur les bras à cette époque: arrestations arbitraires et tortures d’opposants au régime, exécutions sommaires, assassinats politiques, menaces de mort, etc; autant d'affaires urgentes de violations des droits de l’Homme que je me devais de traiter en priorité.
C’est alors que le vieil homme ajouta un élément de l’histoire qui me fit tout de suite changer d’avis :

21 sept. 2014

Vivre sous les tropiques: "les petites bestioles" (suite).

L’animal le plus dangereux au monde, celui qui tue le plus, comme chacun sait (ou devrait savoir) est… le moustique! Vecteur du paludisme, de la dengue, du chikungunya et bien d’autres maladies plus létales ou incapacitantes les unes que les autres, il sévit partout sous les tropiques. Lorsqu’on vit au fin fond de la campagne en Asie du Sud-Est, on se garde bien alors d’ôter les toiles d’araignées qui pendent à tous les coins de la maison, et on regarde avec bienveillance les charmants margouillats, ces petits lézards jaunes qui circulent librement sur tous les murs de la maison, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur (voir ici une publicité thaïlandaise amusante avec ces petits reptiles).  Araignées, margouillats, voire geckos, sont autant de prédateurs des moustiques qui réduisent chez l’homme le risque de piqûre potentiellement létale.
 
Lors d’une veillée sur l’ile de Koh Chang, dans un monastère perdu au milieu de nulle part, je conversais alors avec un jeune moine lorsque celui-ci me tendit soudain son avant-bras dénudé sur lequel un moustique s’était posé et commençait à festoyer ; il s’écria «Vite, tue-le ! Moi, je ne peux pas, je suis bonze !... »

5 août 2014

Guerre froide, expatriation, et vies croisées.

Nous étions en mission de supervision[1] au Laos ; après avoir crapahuté plusieurs heures sur des sentiers escarpés de montagne, nous arrivâmes enfin dans le petit village de notre destination. Alors que nous nous dirigions vers le dispensaire, un homme de fière allure - que je devinais être le responsable du lieu - en sortit, et nous salua d’un wai[2] respectueux, un large sourire aux lèvres. Je tentai poliment de lui baragouiner quelques mots dans un Lao hésitant, mais je vis bien qu’il ne me comprenait pas. Il me fixa alors du regard, et avec une petite lumière dans les yeux me lança : «-Señor, ¿usted habla español?» [«-Monsieur, parlez-vous espagnol?»]. Totalement pris au dépourvu, je tentai de collecter en l’espace d’une seconde les miettes d’espagnol qu’il me restait: «-Err...un poco. He trabajado en Perú hace unos años...» [«-Euh… un peu. J’ai travaillé au Pérou il y a quelques années…»]. Je perçus comme une joie immense s’éveiller chez mon interlocuteur. Et nous voilà au fin-fond du Laos, conversant en espagnol sous le regard incrédule de nos collègues respectifs.

Pendant la guerre froide, la collaboration entre pays communistes était grande en matière de formation. Et nombreux furent les ressortissants des petits pays communistes "sous-développés" envoyés dans les pays  "camarades" plus développés pour suivre leurs études. Lors de mes missions diverses, j’ai en effet souvent rencontré au Cambodge, au Vietnam, ou même en Mongolie, des officiels parlant couramment le russe, l’allemand[3], voire le hongrois! Quant à mon interlocuteur lao du jour, la raison pour laquelle il parlait si bien l’espagnol, est qu’il avait fait ses études de médecine …à Cuba!

Constatant l’intérêt manifeste que son histoire suscitait en moi, il reprit son récit avec empressement. Les études de médecine étaient longues, et le retour au pays impossible pendant toute leur durée. Ce qui devait se passer arriva: il tomba amoureux d’une cubaine, vécut avec elle, lui fit un enfant.
Ses études terminées et son diplôme de médecin en poche, il dut repartir au Laos… sans femme ni enfant; ces derniers ne figurant pas dans le contrat de coopération bilatérale (son regard se voila un peu). Et non… il n’avait plus de nouvelles, ni de sa femme ni de son fils cubains depuis des années. Il avait d’ailleurs refait sa vie dans son pays où il avait fondé une nouvelle famille… 

C’est ainsi qu’il y a aujourd’hui, quelque part à Cuba, un jeune métis latino-asiatique, qui a peu connu son père, ne l’a pas vu depuis des années, et sans doute ne le reverra plus jamais. Un parmi ces centaines d’enfants issus de ces croisements de vies dans le monde ex-communiste. Marque brûlante et indélébile chez des êtres victimes d’un jeu géopolitique et idéologique planétaire froid, dont plus personne ne se soucie.

Vies croisées,
vies broyées.

[Musique conseillée pour terminer ce billet ...ou encore]

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[1] programme de lutte contre le paludisme de l’Union Européenne.
[2] Salut traditionnel lao effectué les mains jointes, le haut du corps penché en avant.
[3] Ayant fait leurs études en ce qui était alors l’Allemagne de L’Est (DDR)


Période : Union Européenne, Directeur programme malaria, 2000-2003

20 juil. 2014

La sécurité dans les camps de réfugiés [suite]

On m’appelle sur le canal radio d’urgence ; la voix cassée de mon camarade onusien, et les cris que j’entends par derrière, ne me disent rien qui vaille. Il s’agit d’un meurtre sur la voie publique, sur l’axe principal du camp de Sanro. J’arrive sur les lieux dans les secondes qui suivent. Mon collègue, un thaïlandais très expérimenté, me briefe: la femme couchée sous nos yeux sur la piste vient d’être éventrée au couteau de cuisine. Mon camarade tâche de garder tant bien que mal son sang-froid professionnel, mais ses yeux mouillés trahissent une grande émotion. Il faut dire  que la situation est particulièrement émouvante. Ce n’est pas tant le corps gisant de cette pauvre femme, dans la trentaine, et les marques visibles des coups de couteau dans l’abdomen, ni la foule silencieuse qui s’agglutine autour de la scène; ce sont les cris déchirants de cette jeune fille, effondrée devant la dépouille. Mon collègue me traduit ce qu’elle crie au ciel : « - Maman… non… Maman, que vais-je devenir sans toi !... » 

14 déc. 2013

Aux journalistes affamés…

Ah, comme ils étaient heureux ces journalistes. Ils avaient trouvé LE scoop! De surcroît, parmi les plus excitants: ceux qui lient le scandale à l'humanitaire!
Ils étaient venus visiter le camp de réfugiés dans lequel nous œuvrions, ils avaient interviewé des réfugiés et des nôtres, puis s'étaient aventurés un peu à l'extérieur du camp -- oh, pas bien loin, quelques dizaines de mètres au-delà des barbelés -- et y avaient  "découvert" … un marché noir! Et qu’y virent-ils alors? Ni plus ni moins, les réfugiés vendant les produits qui leur étaient si gracieusement offerts par l'aide humanitaire internationale! Voilà bien une preuve de la gabegie humanitaire! On leur donne trop puisqu'ils le revendent aussitôt au marché noir!

L'article fut vite ficelé et publié. Scandale.
Branle-bas de combat aux Nations-Unies, au Quartier général des militaires responsables des camps, et chez les humanitaires.

Dommage. Très dommage.
Voici  ce que ces journalistes auraient découvert s'ils avaient investigué un peu plus:

14 sept. 2013

Trevor, mon frère.

Après un baccalauréat passé de justesse, je rêvais déjà de parcourir le monde, et je m'étais inscrit - un peu trop précipitamment sans doute - dans une école privée qui préparait à un BTS de tourisme. Hélas, je me rendis vite compte que cet établissement n'était qu'une "boite-à-fric", pas sérieuse et franchement malhonnête. Échaudé par l'expérience, et ne voulant plus voir mes parents dépenser quoi que ce soit pour moi, après le gâchis de ce premier trimestre, je décidai de quitter ces études et de partir illico travailler en Angleterre. Ainsi, mon année n'aurait pas été perdue complètement puisque j’allai au moins pouvoir améliorer mon anglais, condition sine qua non pour voyager dans le monde. 
 
Me voici donc un beau matin, à 18 ans, traversant la Manche sans savoir encore où je coucherai le soir. J'avais bien fait quelques recherches (difficile, pas d'Internet à l'époque!) et trouvé quelques possibles petits boulots, dans des hôtels de Londres notamment; voire de bénévole dans des centres pour personnes handicapées, mais rien de précis ni de décidé. J'arrivai donc à la gare Victoria en début d'après-midi sans trop savoir où aller ensuite. Je ne me souviens plus du tout de ce qui a présidé à mon choix, mais je me rappelle seulement à la gare routière être monté dans le bus pour Nottingham, ville où j'avais quelques chances d'être accepté comme volontaire-bénévole dans un centre pour handicapés. J'arrivai à la nuit tombée, et parcourus à pieds les rues de la ville, ma valise à la main,  cherchant le centre Skylark du Winged Followship Trust (WFT). 

8 sept. 2013

Partir… parce qu'il le faut.

De retour d'une consultance aux Philippines, j'étais dans l'avion assis aux côtés de deux petites musulmanes, adorables, un peu timides, vêtues de superbes costumes traditionnels et bien sûr coiffées l'une et l'autre de leurs voiles. Bien qu'elles semblaient d'origine très modeste, elles s'étaient visiblement habillées de leurs plus beaux effets, et ces derniers étaient tout neufs. Alors qu'elles remplissaient leurs formulaires d'immigration, j’eus quelques secondes sous les yeux leurs papiers, et je compris tout de suite: comme des dizaines de milliers de jeunes filipinas de leur âge, ces deux petites musulmanes fuyaient la misère des Philippines et partaient vendre leurs bras comme femmes de ménages ("household services") à l'étranger; en l'occurrence pour elles deux, dans les pays du Golfe. Elles travailleront alors dur, très dur, et vivront de la manière la plus chiche possible pour pouvoir envoyer l'essentiel de leur petit salaire à leurs familles, là-bas, à la maison, aux Philippines. C'est là le lot de millions de Philippines et Philippins dans le monde (femmes de ménage, ouvriers, marins, aides-soignantes, etc.)… 

Lorsque l'avion commença doucement à s'ébranler, annonçant l'imminence du décollage, je vis les deux petites se frotter les yeux discrètement, puis se tourner vers la fenêtre pour cacher leurs larmes. Je sais les Philippins attachés viscéralement à leurs familles, et je sais l'avenir difficile qui attendait ces deux petites; je me doutais alors de la douleur qui déchirait ces deux petits cœurs à côté de moi. Mais c'est lorsque je vis de dos leurs petits corps secoués de sanglots silencieux, que j'eus le plus de mal à retenir les miens. 
Ces mots du père Joseph Wresinski* me revinrent alors en force: "C'est ça la misère; ne jamais pouvoir être sûr de garder près de soi ceux qu’on aime."


* fondateur d'Aide à Toutes Détresses Quart Monde (ATD)

Période: Consultant.

25 août 2013

Sur mes gaffes et mes erreurs… Silence radio.

C'est trop facile de se faire mousser dans un blog. Trop facile de faire croire que mes missions ne furent qu'un long parcours tranquille couronné de succès. En vérité - et je n'en suis vraiment pas fier - mon parcours humanitaire fut aussi émaillé de gaffes, voire de fautes professionnelles. Chaque fois, j'ai appris de ces expériences, mais elles restent encore en ma mémoire comme autant de brûlures au fer rouge… 

1. Phnom Penh, Cambodge (1999): alors directeur d'un collectif d'une centaine d'ONG (MEDICAM), j'avais parmi mes prérogatives annuelles d'organiser une large consultation de ces mêmes organisations, dans le but de produire un papier officiel très attendu présentant "la position des ONG sur la réforme du système de santé au Cambodge".  Fier et jaloux de son indépendance, le conseil d'administration de MEDICAM voulait ce rapport analytique, direct et incisif. Une fois l’article rédigé et la revue rédactionnelle passée, le papier était largement diffusé et repris par les journaux nationaux, suscitant débats et discussions parmi les professionnels.
C'est lors d'un de ces exercices annuels que je commis cette sérieuse faute professionnelle que je ne suis pas prêt d'oublier. A peine l'article avait-il été publié que je reçus une lettre - incendiaire! - portant en en-tête pas moins de DEUX logos de grosses agences bilatérales actives au Cambodge: l'agence de coopération internationale australienne (AusAid) et l'agence de coopération internationale allemande (GTZ). Fait rarissime, la lettre était donc co-signée  par les deux directrices locales de ces agences; elles me critiquaient très vivement, s'interrogeant sur mes compétences en tant que directeur de ce grand collectif, et appelant à ma démission ou à mon renvoi sur le champ. J'étais terrorisé, abattu, cassé. Qu'avais-je donc fait?

25 mai 2013

Ramage et plumage

"-Et pourquoi ne viendriez-vous pas visiter l'université?  Venez mercredi, j'enverrai le chauffeur vous prendre à votre hôtel à 9:00 heures, ça vous va?"
J'avais accepté avec plaisir l'invitation du Professeur Oum Sophal à venir visiter son université. D'une part parce que l'université des sciences de la santé du Cambodge est un lieu intéressant, mais aussi parce que l'amitié du professeur m'était chère. Nous nous connaissions depuis déjà plus d'une dizaine d'années, et la relation qui s'était instauré entre nous dépassait les solennités d'usage.   
Lorsqu'il avait appris que j'étais de passage à Phnom Penh, il m'avait aussitôt appelé, et arrangé très gentiment un dîner au cours duquel ce francophile et francophone qu'il était pouvait encore pratiquer son français dans autant  de discussions intéressantes.
C'est lors de ce diner qu'il me fit très amicalement cette invitation à passer le voir plus tard dans la semaine. Au jour dit, j'enfilai un jeans et une chemisette, chaussai mes baskets,  et son chauffeur vint me prendre à mon hôtel comme convenu. Nous filâmes sur l'université, et alors que nous approchions du bâtiment et je que commençai à apercevoir des silhouettes… je fus pris d'un certain malaise à la vue de la scène vers laquelle nous avancions: le professeur m'attendait  sur le perron, entouré de tout un aréopage de cadres de l'université, tous habillés on-ne-peut-plus officiellement de leurs plus beaux costumes-cravates. Je réalisai soudain que le professeur m'avait sans aucun doute invité ce jour-là bien moins en tant qu'ami qu'en tant que titulaire des fonctions que j'occupais alors[1]. Grave erreur de jugement de ma part!  
Je descendis lentement et quelque peu hésitant de la voiture, et gravis les marches du perron comme un chien qu'on appelle pour prendre sa raclée. Dès que je posai le pied sur le perron, le professeur vint me serrer la main avec un sourire quelque peu embarrassé, un regard discret sur ma tenue. Je m'empressai de lui glisser à l'oreille "-écoutez, je crois que je n'ai pas bien compris la nature de cette visite; est-ce que vous permettez que votre chauffeur me ramène tout de suite à l'hôtel pour que je puisse me changer?". Il me répondit avec un petit rire gêné et sur un ton peu convaincant "-non, non, ce n'est pas grave…". J'insistai, et il accepta aussitôt. Je tournai les talons illico, descendis les marches quatre à quatre, sautai dans la voiture et filai sur l'hôtel. Là, en un temps record j'enfilai mon costume, nouai ma plus belle cravate, chaussai mes chaussures de ville, et courus remonter dans la voiture qui me ramena sur le champ à l'université. Le comité de réception m'attendait toujours debout et au grand complet. Je fis donc un remake de la scène -- cette fois dans sa version "sans embarras" - gravissant maintenant les marches un sourire aux lèvres. Arrivé sur le perron, le professeur joua le jeu, et dans un éclat de rire beaucoup plus léger, vint me re-serrer la main, me re-souhaitant la bienvenue et me présentant alors tous les cadres présents. 
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Ce jour-là, avec le Prof. Oum Sophal
APRÈS m'être changé...
Le reste de la visite fut TRÈS officiel: passant d'une faculté à l'autre, entrant dans les amphithéâtres en plein cours où l'on me tendait le micro pour dire quelques mots aux étudiants, le tout couronnée d'une cérémonie en grande pompe où le professeur et moi signâmes un contrat de financement de recherche (que nous avions préparé plusieurs semaines auparavant), etc. Avec tout ce cérémonial, je ne regrettais pas du tout de m'être changé pour faire honneur à mes hôtes… même si cet ajustement avait dû passer par une scène assez cocasse!  Je pense que le personnel de l'université s'en rappelle encore… 

Période Asian Development Bank, 2003-2010

[1] Coordinateur régional de la Banque Asiatique de Développement du programme GMS-CDC.