14 déc. 2013

Aux journalistes affamés…

Ah, comme ils étaient heureux ces journalistes. Ils avaient trouvé LE scoop! De surcroît, parmi les plus excitants: ceux qui lient le scandale à l'humanitaire!
Ils étaient venus visiter le camp de réfugiés dans lequel nous œuvrions, ils avaient interviewé des réfugiés et des nôtres, puis s'étaient aventurés un peu à l'extérieur du camp -- oh, pas bien loin, quelques dizaines de mètres au-delà des barbelés -- et y avaient  "découvert" … un marché noir! Et qu’y virent-ils alors? Ni plus ni moins, les réfugiés vendant les produits qui leur étaient si gracieusement offerts par l'aide humanitaire internationale! Voilà bien une preuve de la gabegie humanitaire! On leur donne trop puisqu'ils le revendent aussitôt au marché noir!

L'article fut vite ficelé et publié. Scandale.
Branle-bas de combat aux Nations-Unies, au Quartier général des militaires responsables des camps, et chez les humanitaires.

Dommage. Très dommage.
Voici  ce que ces journalistes auraient découvert s'ils avaient investigué un peu plus:

Les officiers onusiens que nous étions, responsables de la distribution des vivres et de l'aide humanitaire en général dans les camps, étions parfaitement au courant de ce marché noir et de ce qui s'y passait. Mais nous fermions les yeux pour la raison suivante: c'était bon pour les réfugiés.

Dès le début des opérations de secours, nos nutritionnistes s'étaient assurés que l'aide alimentaire fût appropriée et suffisante, tant en quantité qu’en qualité nutritive, à la survie des réfugiés. Car telle était bien la politique: assurer uniquement la survie des réfugiés et rien de plus; car donner davantage risquait de créer un effet centripète des populations pauvres thaïlandaises environnantes, tout en attirant toujours plus de réfugiés du Cambodge. Dilemme typique de l'aide humanitaire.
Nos nutritionnistes avaient donc dû faire avec les moyens du bord: assurer la survie avec un régime alimentaire… qui ne changeait jamais! Voilà en effet plus de dix ans que nous procurions les mêmes produits alimentaires -- ceux qui nous étaient remis par le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM)  -- lui-même ne livrant que ce qu'il lui avait été "offert" par les généreux pays donateurs*.  Plus de dix ans donc que les réfugiés ne mangeaient que les mêmes poissons en boites de conserves, les mêmes haricots, et le même riz, année après année, mois après mois, jour après jour!

C'est donc tout naturellement que les réfugiés avaient cherché à varier leur régime, et commencé à troquer avec les villageois thaïlandais des alentours les boites de conserve qu’on leur donnait contre des aliments frais et sains: légumes, viandes, poissons frais, etc. Ainsi le marché noir s'était développé, avec bien sûr la complicité des soldats thaïlandais responsables du camp qui prélevaient leur "taxe".

Jour de distribution de
vivres dans un camp
(Site 8)
Tout considéré, étant donné le contexte financier, politique et militaire dans lequel nous étions, ce système était un parfait exemple d'arrangement "gagnant-gagnant". Tout le monde s'y retrouvait: les réfugiés d'abord, qui avaient - enfin! - accès à une alimentation plus variée, plus fraiche, et surtout plus riche en nutriments et calories -- cette alimentation que nous aurions voulu, mais ne pouvions leur fournir, en raison du coût prohibitif de la logistique des produits frais (transport, chaine du froid, etc.); les villageois thaïlandais ensuite, dont ce petit commerce améliorait les maigres revenus habituels; et les militaires thaïlandais enfin, qui arrondissaient leurs fins de mois. Quant à nous, responsables humanitaires des Nations Unies, nous ne pouvions que nous réjouir de voir les réfugiés améliorer leur santé par le biais d’une alimentation plus saine, et en même temps amorcer une certaine reprise du contrôle de leur vie en choisissant eux-mêmes leur bol alimentaire, échappant peu à peu au syndrome de la dépendance.

Le soi-disant "scandale humanitaire", provoqué par la bien-pensance de ces journalistes, mit fin à tout cela: le marché noir fut fermé et démonté, et le contrôle des sorties du camp, renforcé. Les réfugiés retombèrent dans la dépendance totale, et reprirent le sempiternel régime alimentaire de l'aide officielle. CQFD.
--
*C'est-à-dire des produits alimentaires  qui correspondaient souvent à des surplus de production dans les pays riches d'origine, et dont le don permettait une réduction de l'offre, et par là une belle remontée du prix sur le marché international.

Période: UNBRO Camp Officer, Site 2

4 commentaires:

  1. Cet article démontre l’importance de la connaissance du terrain, quel que soit le contexte. Il est primordial de connaître tous les éléments avant d’engager une action qui peut s’avérer néfaste et opposée au but recherché surtout dans les cas où l’on touche à l’être humain et où l’action de certaines personnes, dans ce cas précis, affecte la santé physique de réfugiés mais aussi, je pense, leur santé morale.

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    1. Tout juste, Olivier!
      Merci de ce retour.
      Stef

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  2. Vraiment terrible ces journalistes... toujours prompts à dégainer leur "bien-pensance", sans aucune considération pour la réalité des contextes... Personnellement, je n'appelle pas ça du journalisme, mais des diktats idéologiques... Malheureusement, on en est là, à peu près partout au niveau de l'information.

    En plus pour avoir été quelques fois au cœur de certains évènements médiatisés, j'ai toujours pu constater à quel point la façon dont les faits sont rapportés est totalement discordante des vécus des premiers concernés... à croire même qu'ils n'étaient pas là...

    Bien amicalement.

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    1. Oui, la dernier exemple en date étant la situation à Bangkok en ce moment, où mes amis en Europe qui suivent à la TV, imaginent la ville à feu et à sang... en fait, en dehors des points chauds, tout est bien tranquille ici...
      Merci de ce passage Incognitototo!
      Amitiés
      Stéphane

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