5 août 2014

Guerre froide, expatriation, et vies croisées.

Nous étions en mission de supervision[1] au Laos ; après avoir crapahuté plusieurs heures sur des sentiers escarpés de montagne, nous arrivâmes enfin dans le petit village de notre destination. Alors que nous nous dirigions vers le dispensaire, un homme de fière allure - que je devinais être le responsable du lieu - en sortit, et nous salua d’un wai[2] respectueux, un large sourire aux lèvres. Je tentai poliment de lui baragouiner quelques mots dans un Lao hésitant, mais je vis bien qu’il ne me comprenait pas. Il me fixa alors du regard, et avec une petite lumière dans les yeux me lança : «-Señor, ¿usted habla español?» [«-Monsieur, parlez-vous espagnol?»]. Totalement pris au dépourvu, je tentai de collecter en l’espace d’une seconde les miettes d’espagnol qu’il me restait: «-Err...un poco. He trabajado en Perú hace unos años...» [«-Euh… un peu. J’ai travaillé au Pérou il y a quelques années…»]. Je perçus comme une joie immense s’éveiller chez mon interlocuteur. Et nous voilà au fin-fond du Laos, conversant en espagnol sous le regard incrédule de nos collègues respectifs.

Pendant la guerre froide, la collaboration entre pays communistes était grande en matière de formation. Et nombreux furent les ressortissants des petits pays communistes "sous-développés" envoyés dans les pays  "camarades" plus développés pour suivre leurs études. Lors de mes missions diverses, j’ai en effet souvent rencontré au Cambodge, au Vietnam, ou même en Mongolie, des officiels parlant couramment le russe, l’allemand[3], voire le hongrois! Quant à mon interlocuteur lao du jour, la raison pour laquelle il parlait si bien l’espagnol, est qu’il avait fait ses études de médecine …à Cuba!

Constatant l’intérêt manifeste que son histoire suscitait en moi, il reprit son récit avec empressement. Les études de médecine étaient longues, et le retour au pays impossible pendant toute leur durée. Ce qui devait se passer arriva: il tomba amoureux d’une cubaine, vécut avec elle, lui fit un enfant.
Ses études terminées et son diplôme de médecin en poche, il dut repartir au Laos… sans femme ni enfant; ces derniers ne figurant pas dans le contrat de coopération bilatérale (son regard se voila un peu). Et non… il n’avait plus de nouvelles, ni de sa femme ni de son fils cubains depuis des années. Il avait d’ailleurs refait sa vie dans son pays où il avait fondé une nouvelle famille… 

C’est ainsi qu’il y a aujourd’hui, quelque part à Cuba, un jeune métis latino-asiatique, qui a peu connu son père, ne l’a pas vu depuis des années, et sans doute ne le reverra plus jamais. Un parmi ces centaines d’enfants issus de ces croisements de vies dans le monde ex-communiste. Marque brûlante et indélébile chez des êtres victimes d’un jeu géopolitique et idéologique planétaire froid, dont plus personne ne se soucie.

Vies croisées,
vies broyées.

[Musique conseillée pour terminer ce billet ...ou encore]

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[1] programme de lutte contre le paludisme de l’Union Européenne.
[2] Salut traditionnel lao effectué les mains jointes, le haut du corps penché en avant.
[3] Ayant fait leurs études en ce qui était alors l’Allemagne de L’Est (DDR)


Période : Union Européenne, Directeur programme malaria, 2000-2003

2 commentaires:

  1. Bonjour Stéphane,

    C'est sûr, le politique a fait et fait toujours beaucoup de dégâts dans les vies... mais nos conditions de vie dites "modernes" tout autant... combien d'enfants sans père (et même sans mère) en France depuis 40 ans ?... La seule différence est qu'on pourrait croire que nous, nous avons le choix ; mais au fond, je n'en suis pas si sûr...

    Je préfère cette version-là : http://youtu.be/6VZKdaINqEc ; pour la chanson.

    Amitiés.

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    1. Merci de ce passage, Incognitototo. Oui, tout à fait d'accord sur les dégâts de la vie moderne... et consommatrice.
      J'ai hésité entre les deux versions. Merci du partage.
      On reste en contact...
      Bien amicalement,

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