27 mai 2011

Les vols en hélicos

Qui dit missions de maintien de paix ("Peace Keeping") de l'ONU, dit souvent de très nombreux vols en hélicoptères, avec tous les bons et les "moins bons" côtés de ce que ça implique. La mission de l’APRONUC [1] à laquelle je participais n’y faisait pas exception. J’eus donc l’occasion de faire de très nombreux vols dans plusieurs types d’hélicoptères, variant selon les missions et mes fonctions [2]

En plus des gros avions de transport (Transall, Hercules, etc), l’APRONUC disposait aussi d’une énorme flotte d’hélicoptères de tous genres; ça allait des petits Bell pilotés par les australiens, aux très gros porteurs Mi26 russes, en passant par les Pumas pilotés impeccablement par l’armée de l’air française. Néanmoins l’écrasante majorité des appareils de la flotte étaient les appareils russes, notamment les Mi16, Mi17 et Mi26, pilotés comme il se doit par des russes. Or nous étions en 1992-1993, c'est-à-dire quelques mois à peine après l’effondrement de l’empire soviétique. C’était donc avec un sentiment étrange, teinté d’ironie, que nous montions à bord de ces hélicoptères, fraîchement repeints en blanc et arborant le logo "UN" des Nations Unies, et qui, quelques poignées de mois auparavant, volaient encore sous couleurs soviétiques et "cassaient du Moudjahiddin" dans les montagnes afghanes.
Voici, ci-dessous quelques petites anecdotes liées, d’une manière ou d’une autre, à ces vols en hélicos:

Les pilotes russes étaient reconnaissables parmi tous les pilotes par leur T-shirt bleu ciel et leur short, et toute la désinvolture qui allait avec, parfois bien imbibée de Vodka. Il est évident que pour ces pilotes qui avaient connus les combats d’Afghanistan, cette mission de paix au Cambodge était de vraies vacances, et ce n’est pas les quelques balles de Kalachnikov que leur tiraient parfois les Khmers Rouges qui les impressionnaient, eux qui après avoir semé la terreur, avaient à leur tour connu la terreur des tirs de lance-missile Stinger[3] par les Moudjahiddines.

De tous les appareils, le plus impressionnant était sans conteste, l’énorme, le gigantesque Mi26 russe. Tellement grand, que lorsqu’il décollait ou atterrissait les palmiers ployaient dans un rayon de 100 mètres à la ronde, et les pales des autres hélicoptères sur le parking se balançaient à tout rompre. Lorsque l’on pénétrait dans un Mi26, par la trappe arrière, nous avions l’impression d’entrer dans un gymnase volant. Naturellement, en vol, le bruit était tellement infernal qu’il était non seulement hors de question de converser, mais il était même fortement conseillé de porter un casque antibruit. Le Mi26 était tellement lourd que le décollage se faisait souvent comme pour un avion; ainsi, au lieu d’un décollage habituel à la verticale, le Mi26 se mettait souvent en bout de piste, prenait son élan et ne s’élevait que lorsque la portance était satisfaisante. 
Décollage d'un Mi26 sur l'aérodrome de Siem Reap, 1993
---
Un jour, alors que nous décollions de l’aéroport de Siem Reap, un de mes collègues s’avança vers le pilote russe – NB. la porte du cockpit était souvent laissée ouverte – et je le vis faire un signe circulaire du doigt, et le pilote russe de répondre dans un sourire par un fort  «-da, da!». Quelques secondes plus tard nous survolions le fameux temple d’Angkor, et le pilote se mit alors à faire trois circonvolutions à sa verticale pour nous laisser prendre des photos aux hublots, avant de poursuivre sa route. C’est ainsi que j’ai pu prendre des photos aérienne du fameux temple; chose aujourd’hui impossible puisque celui-ci a été classé patrimoine mondial par l’UNESCO depuis, et son survol est désormais strictement interdit. 
Une prise de vue exceptionnelle du
temple d'Angkor, aujourd'hui impossible
    
---
Un autre jour, alors que nous volions depuis déjà une bonne heure, le copilote russe sortit précipitamment du cockpit et dans un anglais approximatif, et en forçant la voix pour couvrir le bruit du rotor, nous annonça « - …go back!...we… go back! » Les autres passagers et moi étions médusés et passablement inquiets: « - we go back? why? What’s happening?» Il nous répondit par un signe d’exaspération, et expliqua: «-…forgot… passengers!». Nous dûmes donc rebrousser chemin, pour prendre les quelques cinq ou six passagers qu’il avait oubliés dans l’aérogare à Phnom Penh.      
---
Sans aucun doute l’expérience la plus mémorable que je garde de mes vols en hélico reste celle de ces missions que je remplissais en tant que chef de l’unité du plan de la sécurité de l’APRONUC. On m’avait alors affrété un tout petit hélicoptère, un Bell, avec un pilote australien très sympa. Assis à ses côtés dans le cockpit, coiffé d’un casque micro-écouteur, je pouvais communiquer avec lui, et surtout, le prier à tout moment de se poser pour les besoins de ma mission (pour plus de détails sur cette mission voir contexte dans l’article précédent "Il était une foi"). Nous pouvions en théorie atterrir n’importe où, mais l’omniprésence des mines anti-personnel dans ce Cambodge d’après guerre nous obligeait à atterrir sur des surfaces considérées comme "plus sûres", comme les cours de récréation des écoles, sous les yeux incrédules des enfants et des villageois.

Je ne pourrai jamais oublier le survol à basse altitude des provinces reculées de Mondul Kiri, Ratana Kiri, Stung Treng, etc. Le survol des forêts tropicales luxuriantes, dans lesquelles quelques clairières laissaient parfois apparaître des villages de bambous et de chaume de tribus montagnardes isolées; ou encore, au-dessus de Mondol Kiri, ces forêts piquées ça et là de centaines de trous larges, cicatrices douloureuses de la guerre du Vietnam et des bombardement intensifs américains de la piste Ho Chi Minh; et puis, le survol de la jungle, des montagnes vierges, des rivières et cascades, des petits ponts de bambou suspendus au-dessus de ravins, les saluts amicaux du personnel onusien stationné dans les lieux les plus reculés[4], heureux d’entrevoir cette présence passagère de "la civilisation", ou au contraire les buffles apeurés par cet oiseau géant et bruyant que nous étions, et qui s’enfuyaient sous les arbres. [photos à retrouver]
---
Un jour, je m’en souviens très bien, j’étais au beau milieu d’une interview avec une journaliste anglo-saxonne, dans un petit boui-boui juste en face du QG de l’APRONUC à Siem Reap, quand une ambulance de l’APRONUC de l’hôpital des indiens sortit en trombe toute sirène hurlante, suivie d’une autre, puis d’une autre encore. Comme les échanges à la radio se faisaient simultanément pressants et nombreux, je me doutais qu’il était arrivé quelque chose. Interrompant poliment l’interview, je basculai sur le canal 2 pour écouter les échanges et comprendre ce qu’il se passait. Et ce qu’il se passait c’est qu’un hélicoptère transportant pas moins de dix-huit journalistes internationaux, y compris de grands reporters de renoms, venait de s’écraser sur l’aérodrome. Apprenant cela, la journaliste me pria de l’emmener aussitôt sur le lieu de l’accident, dans un mélange de désir de scoop et d’inquiétude sincère pour ses confrères et consœurs. Lorsque nous arrivâmes à l’aérodrome, l’hélicoptère, un Mi17, était là, écrasé, disloqué, dans un état laissant à prédire le pire quant aux passagers. La carcasse de l’appareil était naturellement entourée de toute une flopée de policiers et soldats onusiens. Mais les passagers avaient déjà été tous évacués sur l’hôpital indien. 
Extrait de mon rapport

Nous filâmes donc sur l’hôpital ; là une activité fébrile s’était emparée des lieux où le personnel médical s’affairait autour des blessés. Trois des journalistes avaient été sévèrement blessés, notamment une japonaise et une allemande, mais le reste des grands reporters n’avaient – Dieu merci - que des blessures superficielles. En scannant du regard les journalistes indemnes restés assis sur un banc à l’extérieur de l’hôpital, je reconnu le visage d’un grand reporter français: Jean-Claude Pomonti! Correspondant pour le journal Le Monde en Asie du Sud-Est et, entre autres, lauréat du prix Albert-Londres pour ses reportages sur la guerre du Vietnam, il fait partie de ces journalistes hautement respectés dans la profession et dans la région. Je m’enquis de savoir s’il allait bien et si je pouvais l’aider de quelque manière que ce fut. Il me répondit qu’il allait bien, qu’il n’était pas blessé, mais qu’en revanche il avait perdu ses chaussures dans l’accident et qu’il me serait reconnaissant si je pouvais lui trouver quelques sandales dans le coin. Après m’être assuré qu’il n’y avait rien de plus urgent que je pouvais faire pour lui ou ses confrères, je passai en ville lui acheter des sandales. Je lui remis à mon retour à l’hôpital puis vaquai à d’autres taches. Lorsque je revins à lui quelque minutes plus tard, je le retrouvai assis à côté d’une petite paysanne cambodgienne tout sourire. Il m’expliqua : les sandales que je lui avais achetées étaient un peu trop petites; en revanche les vieilles sandales de sa voisine étaient un peu trop grandes pour elle, alors ils avaient fait l’échange, à la plus grande joie de la petite paysanne qui se retrouvait avec des sandales toutes neuves et à sa taille! 
JC Pomonti me demanda ensuite s’il pouvait utiliser le téléphone de mon bureau pour prévenir son épouse. Et il ajouta «-…parce que la première fois, elle s’était drôlement inquiétée… » « -Comment ça la première fois? Vous vous êtes déjà écrasé en hélicoptère?» «-oui, en 1970, déjà au Cambodge, mais là, j’y avais été blessé».  Incroyables ces grands reporters!              
---
Un jour, un officier supérieur de l’armée française, en mission pour l’APRONUC, arriva à l’improviste dans mon bureau. Il venait droit du Quartier Général et était investit d’une mission classée top secret. En conséquence, tous ses déplacements, y compris son plan de vol, étaient tenus secrets. Il me confia des informations hautement sensibles en lien avec mes fonctions d’inspecteur des Droits de l’Homme, et à son tour s’enquit de quelques renseignements précis [sur des questions que je ne peux divulguer dans ce blog]. En attendant, tout aussi secrets que fussent son plan de vol et sa mission, cela n’empêcha pas les Khmers Rouges de tirer sur son hélico lors de son vol de retour sur Phnom Penh, et lui de se prendre une balle d’AK47 dans la fesse. Et ça fit la Une du journal le lendemain ! 

Quelques photos supplémentaires.

Période UNAMIC-UNTAC, 1992-1993, Chef de l’Unité du Plan de Sécurité, puis Inspecteur des Droits de l’Homme, Cambodge.

NB. Les vols en avions de transport militaires feront peut-être l'objet d'un autre billet plus tard [à suivre]


[1] Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge, ou UNTAC en anglais.

[2] Pour l’APRONUC, d’abord en tant que Chef de l’Unité du Plan de Sécurité, puis en tant qu’Inspecteur des Droits de l‘Homme.

[3] L’approvisionnement des Moudjahidins afghans par les américains en lance-missiles Sol-Air Stingers, qui permit enfin aux résistants d’abattre presque avec certitude les hélicoptères de combat soviétiques, est connu pour avoir mit un terme à la suprématie aérienne soviétique, et avoir ainsi marqué un tournant décisif dans la guerre en Afghanistan et la défaite des soviétiques.

[4] Il s’agissait le plus souvent de ces jeunes volontaires onusiens de la composante électorale. Venus de tous les coins de la planète, ils bravaient tous les risques pour venir expliquer la démocratie aux futurs électeurs pour cette première élection générale au suffrage universelle dans le Royaume, après plus de trente ans de guerre.

2 commentaires:

  1. Et bien, une fois de plus tu as fait des choses fabuleuses. Je n'ai fait qu'un seul vol en hélicoptère, c'était un MI-8. Ce fut juste impressionnant quand nous traversâmes les fumées de brulis en remontant le long de la Nam Ou. On ne voyait absolument rien, sauf les éclairs du gyrophare orange qui signalait l'hélicoptère et ça sentait le brûlé, moi je croyais que nous étions en train de cramer (ça craignait parce qu'on avait un énorme fut d'essence rempli pour assurer le vol retour.

    RépondreSupprimer
  2. Quand on voit comment est écrabouillé le MI-17 de Siem Reap, on se demande comment les passagers n'ont pas été plus blessés !

    RépondreSupprimer