12 déc. 2010

Bioforce: la case "Départ"… (Partie I)

Le logo de BIOFORCE en 1984
Comment et pourquoi ai-je embrassé cette carrière humanitaire? Curieusement, je me souviens très bien des détails du petit événement déclencheur: c'était en 1983, j'étais alors à la fac de médecine de la Pitié-Salpêtrière (étudiant–psychomotricien), je sortais de l'amphithéâtre en compagnie de mon vieux copain Joël J.  et nous nous dirigions vers le Restau U. Joël me dit: "- Dis, t'as entendu parler de cette école de l'humanitaire qui vient d'ouvrir à Lyon où tu fais du parachute, du 4x4, de la moto et où tu apprends à mettre en place des missions de par le monde…" Je n'en croyais pas mes oreilles, et je regardai Joël médusé, il poursuivit: " -…c'est une formation en 3 ans, au cours de laquelle tu es payé, et tu ne fais qu'un an à Lyon, le reste tu dois déjà le faire sur le terrain pour obtenir ton diplôme… " Cette fois, c'en était trop, tout ce dont je rêvais en un: combiner aventure, voyages et altruisme! Certes, les études de psychomotricien étaient tout à fait passionnantes à bien des égards, mais je n'arrivais pas à m'imaginer un seul instant coincé dans un Centre Médico-Psychopédagogique sitôt mon diplôme obtenu, j'avais un besoin énorme de sortir de Paris et surtout de sa banlieue!

11 déc. 2010

On ne sait jamais ni le mal ni le bien que l'on fait (partie I)

Ek Sinath était un jeune réfugié cambodgien, d'une vingtaine d'années, plein d'enthousiasme et volontaire, que j'avais recruté comme assistant-interprète dans le camp de Site 2. Un peu timide mais sérieux dans son travail, il était d'une personnalité agréable et toujours prompt à apprendre. Un jour il vint à moi avec une requête spéciale: il voulait que je lui fasse une carte d'identité attestant qu'il travaillait bien sous mes ordres et pour le compte des Nations Unies, afin de faciliter les démarches que je lui demandais auprès des administrateurs du camps. Sa demande était tout à fait légitime et dès le soir je m'attelai à la tâche, tapant à la machine sur un carton jaune – pas d'ordinateur à cette époque! -  une petite carte d'identité, avec un en-tête de l'Opération des Nations Unies, son nom, sa date de naissance, sa position, la date de validité de la carte, etc. j'y accolai sa photo et signai en bas de carte de mon nom et de ma fonction. Le lendemain matin je la fis laminer dans une petite boutique de photo d'Aranyaprathet puis la remis à Sinath. Celui-ci fut très heureux de recevoir sa carte, et m'assura par la suite qu'elle lui facilitait beaucoup son travail.

Et puis, quelques semaines plus tard, un lundi matin, plus de Sinath. J'attendis 1, 2, 3 jours, rien; une semaine, un mois, toujours pas de signe de vie. J'avais beau le chercher partout, il avait totalement disparu et personne ne savait ce qu'il était advenu de mon jeune assistant. J'étais à la fois surpris et inquiet, mais finalement il me fallut me rendre à l'évidence, qu'il ne reviendrait pas, et je recrutai un autre assistant pour le remplacer.

Un an plus tard, toujours dans le camp de Site 2, je vis venir à moi, un jeune homme très maigre, au visage triste: Sinath!  Il tentait bien de sourire, mais il y avait quelque chose de cassé en lui. Il était méconnaissable: Lorsqu'il me raconta son histoire, je n'en crus pas mes oreilles: Le fameux weekend où il avait disparu, il y avait donc une année de cela, il avait voulu rendre visite à sa grand-mère au Cambodge. Comme le font beaucoup de réfugiés sur cette frontière poreuse, il était sorti du camp et rentré au Cambodge. Sa grand-mère habitant loin dans les terres, il s'enquit de prendre le train. Dans le train, contrôle d'identité: Sinath n'a pas de papiers, si ce n'est la petite carte que je lui avait faite. Il l'a montre. Elle est en anglais, voila qui est bien suspect pour les policiers cambodgiens du régime de l'époque. Sinath est aussitôt débarqué du train et emmené au poste de police, où il est interrogé durement. Nous sommes en pleine guerre et l'espionite aigue sévit des deux côtés du conflit. Les policiers qui scrutent la carte de Sinath sont convaincus que Sinath est un espion, comme la carte a un en-tête des Nations Unies, c'est un espion des Nations Unies, et comme son chef est un français, c'est un espion à la solde de La France. Tout cela pourrait faire sourire si les choses n'avaient été plus loin. Mais ce ne fut pas le cas, et sur ces simples présomptions – ou présomptions simplistes! - Sinath fut arrêté et envoyé à Phnom Penh dans la pire prison de la capitale; la tristement célèbre T3. Là - après un jugement expéditif où il sera condamné sans aucune preuve - il sera enchaîné et gardé dans des conditions de détention terribles pendant… un an! Simplement parce qu'il était en possession d'une carte d'identité que les autorités ne comprenaient pas!
Jamais, ô grand jamais, je n'aurais pu imaginer un seul instant que la petite carte d'identité que j'avais confectionnée à Sinath eût pu lui causer des problèmes, et encore moins autant de souffrances! C'est ainsi, on croit parfois bien faire, mais le destin en décide autrement.

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Épilogue: Un an plus tard, alors que j'avais quitté la frontière et prenais alors mes fonctions pour la composante des Droits de l'Homme de l'APRONUC, j’aperçus parmi le personnel cambodgien du bureau quelqu'un que je crus reconnaître: "- Sinath!" m'écriai-je. Sinath se retourna, et sembla heureux de me revoir, mais il me prit aussitôt à part, et me dit tout bas "Monsieur, je ne m'appelle plus Sinath, j'ai changé de nom, s'il vous plaît, ne m'appelez plus Sinath…" Il avait fait comme beaucoup de cambodgiens qui veulent se soulager d'un passé trop lourd à survivre: changer de nom. Je respectai bien sûr son vœu et le laissai à la construction de sa nouvelle vie.   
 
Période UNBRO – Camp Officer – Site 2, 1987-88.

10 déc. 2010

Ces petits gestes de rien du tout …qui tuent.

Un jour, à Siem Reap, que Christophe P., son assistant Mr K. et moi étions en train d'interviewer une victime de violation de droits de l'Homme, un homme vint à nous, tout essoufflé, nous avertir que des soldats du CPAF [1] avaient fait irruption dans un quartier de Wat Bo, majoritairement habité par des sympathisants du FUNCINPEC (le principal parti d'opposition) et qu'ils en menaçaient les occupants. Je saisis mon talkie-walkie et informai la police civile des Nations Unies - la CivPol – les priant d'envoyer une patrouille sur le champ.
Nous reprîmes alors l'interview. Mais quelque quinze minutes plus tard l'homme qui nous avait averti revint, cette fois tout à fait affolé, qui nous supplia d'intervenir. Christophe et moi étions perplexes: "- Comment ça? La CivPol n'est pas encore intervenue?" Il nous fit signe que non. Je rappelai aussitôt la CivPol et leur demandai pourquoi ils n'étaient pas déjà sur les lieux; l'officier de permanence me répondit par un "- nous voudrions plus de détails sur la situation avant.". J'étais tellement furieux que je lâchai "- et vous ne voulez pas un rapport écrit en trois exemplaires aussi avant d'intervenir?" et raccrochai aussi sec [2].
Face à cette absence flagrante de volonté d'intervenir de ces officiers CivPol [3], Christophe et moi décidâmes d'aller nous-même sur place voir ce qu'il se passait. Nous primes ma voiture et filâmes sur le lieu rapporté de l'incident aux alentours de la pagode Bo. Lorsque nous arrivâmes, tout semblait pourtant parfaitement calme: seule une femme était là, debout à l'entrée du village, immobile et nous fixant du regard. En m'approchant d'elle je remarquai qu'elle tremblait de tous ses membres et qu'elle avait les yeux remplis d'effroi.

28 nov. 2010

Bernard Kouchner… c'est ce convoi.

J'étais là, jeune officier onusien, seul au beau milieu de la route à attendre un des ces nombreux convois officiels qui venaient visiter le camp de Site 2 sur la frontière khméro-thaïlandaise. Ce jour-là, il s'agissait de la visite du ministre français des affaires humanitaires Bernard Kouchner, accompagné de l'ambassadeur de France. C'était bien la première fois que l'on voyait l'ambassadeur de France dans les parages alors que les ambassadeurs belge et américain, par exemple, y venaient régulièrement soutenir leurs "troupes humanitaires". [Voir plus tard le billet sur le "soutien" de l'ambassade de France de Bangkok aux humanitaires français et aux réfugiés de la frontière].
Le convoi devait arriver d'un moment à l'autre. Seulement voila, les bombardements de l'autre côté de la frontière, à quelques centaines de mètres seulement, se faisaient bien entendre ce matin-là. J'avais alors pour instruction de stopper le convoi lorsque celui-ci arriverait, jusqu'à ce que ce que je reçoive le feu vert d'Andy, mon collègue américain, coordinateur de la sécurité du camp.

Dr Bernard Kouchner
(Photo AFP)
Le convoi arriva, un énorme convoi, beaucoup plus grand et impressionnant que je ne l'attendais: ouvert par une voiture de la police nationale thaïlandaise aux gyrophares tournoyant, suivis de command cars militaires avec moult officiers supérieurs, puis les Mercedes noires des visiteurs VIP, puis des ambulances et encore d'autres voitures militaires et autres camions chargés de soldats armés. Et me voici donc debout au milieu de la rue à stopper un tel convoi! Celui-ci s'arrête. Un officier de police thaïlandais descend de sa voiture et vient m'interroger. Je l'informe de la situation, et il retourne aussitôt dans sa voiture climatisée pour attendre. Au bout de quelques minutes, Bernard Kouchner descend de sa voiture et vient me rejoindre. Nous sommes tous les deux sur cette petite route de campagne thaïlandaise à converser devant le convoi. Il est sympa; il est surpris de trouver un jeune français en ce lieu et dans ces fonctions et m'interroge; je lui parle de ma formation Bioforce; il  me dit très bien la connaître, etc.

27 nov. 2010

Enquête dans un village sous protection ...un peu spéciale

Ce jour-là, le Directeur de l'APRONUC de la Province avait décidé d'envoyer une mission pour évaluer la situation dans les terres reculées de la province, avant la tenue prochaine des élections générales. Je m’étais volontiers joint à cette petite quinzaine d'officiels onusiens, policiers, observateurs militaires et autres volontaires de la composante électorale, etc. Nous montâmes à bord d'un hélicoptère Mi-17, piloté comme il se doit par un équipage russe en short bleu azur, et nous nous dirigeâmes vers les districts les plus isolés de la province. Lorsque nous fûmes au dessus de la zone ciblée, nous cherchâmes âme qui vive, et bientôt repérâmes un petit village encaissé où nous décidâmes d'atterrir. Pendant que le pilote faisait une dernière circonvolution à sa verticale cherchant un point d'atterrissage, j'observai d'en haut la vie de ce petit village: "Oh-ho - fis-je soudain au policier philippin assit à mes cotés – tu sais où nous allons atterrir?" Il m'interrogea du regard...  "- ...en plein dans un village sous contrôle Khmer Rouge!" répondis-je. J'avais en effet aperçu depuis le hublot des hommes portant le brassard bleu reconnaissable des hommes chargés du service d'ordre dans les zones sous contrôle KR. Mes collègues policiers de l'APRONUC étaient à la fois excités et très inquiets à la nouvelle.

23 nov. 2010

Damné… tu es damné!

Ce jour-là, j'étais alors responsable de la sécurité du camp, et on m'appela sur le canal 1 pour une urgence. Je pris l'appel: il s'agissait d'un accident sur une des artères principales du camp Sud. Je fonçai sur le lieu de ce qui s'avéra vite être un accident rarissime et particulièrement effroyable: une petite fille, d'une douzaine d'années, était passée sous le rouleau compresseur qui damait la piste. A mon arrivée la fillette avait déjà été transportée aux urgences de l'hôpital du camp. J'interrogeai les témoins qui m'expliquèrent les circonstances du drame: la petite marchait sur la route avec un long kramar [pièce de tissu traditionnelle cambodgienne] autour de la tête; dans le brouhaha de la rue elle n'avait ni vu ni entendu le rouleau compresseur s'approcher. Bousculée par la machine, elle était tombée et avait été empêchée de se relever par son kramar déjà pris sous le rouleau. Des passants avaient bien tenté d'intervenir et avertir le conducteur mais celui-ci – assis trop en retrait pour pouvoir voir ce qui se passait devant son engin - ne comprit que trop tard. Lorsqu'il s'arrêta, la petite était déjà passée sous le rouleau.

12 nov. 2010

Un tout petit atelier pour un grand développement.

A cette époque [début des années 80], tout volontaire travaillant pour Opération Handicap Internationale (OHI; aujourd'hui renommée "Handicap International") ne rêvait que d'une chose: être en charge d'un atelier d'appareillages et faire de la prothèse! Je n'échappais pas à la règle, mais pour cette première année de volontariat, OHI m'avait d'abord chargé de mettre sur pieds l'"Opération parrainage". Après un an, et le parrainage dorénavant sur les rails*, je formulai ma demande de mutation pour un atelier d'appareillages. Autre desiderata: être plongé le plus profondément possible dans le contexte local et m'éloigner des grosses équipes d'expatriés afin de pouvoir profiter au mieux de cette expérience unique d'expatriation. Je fus alors servi: on m'envoya dans le tout petit hôpital de district de Borai, dans la province de Trad, sur la dernière petite langue de terre bordant la frontière cambodgienne au sud-est de la Thaïlande. L'atelier dont j'avais la charge ne comptait que deux ouvriers, et personne sur les lieux ne parlait autre chose que le Thaï! Me voila donc largué au beau milieu de nulle part…

11 nov. 2010

Khmers Rouges et Droits de l'Homme

Contexte: Les camps de "personnes déplacées"* sur la frontière khméro-thaïlandaise étaient de véritables microcosmes; on pouvait ainsi y trouver toutes les caractéristiques des grandes villes, même si poussées parfois à l'extrême par la promiscuité qui y régnait et le contexte de guerre. Un microcosme donc, tant dans le bien que dans le mal: ainsi dans les camps, il y avait des meurtres, des vols, des viols, des bordels, des tripots pour jeux d'argents illégaux,beaucoup de violence en général. Bien que les camps fussent installés en territoire thaïlandais**, La Thaïlande ne voulait pas s'impliquer dans les affaires internes cambodgiennes qui avaient lieu dans ces camps, qu'il s'agisse de délits ou de crimes, tant que ça n'impliquait pas au moins un citoyen thaïlandais. Les autorités thaïlandaises avaient alors demandé aux Nations Unies d'aider les cambodgiens à organiser leur propre police et leurs propres tribunaux, afin d'assurer la sécurité et la justice dans ces espèces de no man's land juridiques qu'étaient ces camps. Nous [l'ONU] avions donc établis ce que nous appelions les "Comités de Justice" (Justice Committee en anglais) et nos juristes spécialisés avaient travaillé d'arrache pied avec les Cambodgiens compétents pour élaborer un "code de justice" (code of justice), sorte de code pénal qui s'inspirait des codes pénaux français, cambodgien et autres. Le document final avait été dûment traduit en Khmer et distribué à tous les acteurs du système (comités de justice, policiers, administrateurs des camps, personnel onusien, etc.) Les Comités de justice étaient donc les "tribunaux" des camps. La sélection des membres des Comités variait selon les camps. Dans le camp d'O'trao - un camp administré par les Khmers Rouges - les membres du Comité de Justice étaient tous des vieillards qui avaient été sélectionnées pour leur "respectabilité".

[O'trao, camp Khmer Rouge, 1991]
En tant que cadre onusien chargé de la protection et des Droits de l'Homme dans les camps du Nord, mon rôle, en plus d'un travail d'investigation, impliquait la plus grande diffusion possible de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et de l'application de ses principes. Pour ce faire, commencer par les membres du système judiciaire me semblait être une bonne stratégie…

5 nov. 2010

Comment j'ai échappé à mon exécution.

Je louais alors une petite chambre dans une maison du quartier de Wat Bo à Siem Reap ou j'officiais comme inspecteur onusien des Droits de l'Homme. Lorsque j'avais trouvé cette petite chambre, j'en avais été très heureux car le choix de logements étaient très limité à cette époque dans cette petite ville. Mais je regrettais beaucoup aujourd'hui  que la chambre fût si peu conforme aux règles élémentaires de sécurité: elle était en effet située au rez-de-chaussée, donnait directement sur la rue, et était trop petite pour pouvoir placer le lit autrement que juste derrière la fenêtre! Et bien sûr ce ne sont pas les rideaux qui arrêteront une rafale de AK47. Autant dire tout de suite que j'étais la cible parfaite pour qui me voudrait du mal!

Or, la période était difficile: j'enquêtais depuis plusieurs semaines sur un assassinat politique bien orchestré, qui semblait impliquer de très hautes autorités de la province et du pays; les gendarmes français m'avaient prévenu de "bruits" de menace sur ma personne, me conseillant gentiment d'y aller "doucement" dans mon enquête. Déjà, un policier cambodgien qui y participait avait été abattu, une mine avait été trouvée sur la piste que je devais emprunter pour l'interview planifié d'un témoin, et j'avais été sommé la semaine d'avant de quitter manu militari les lieux d'un autre interview (voir plus bas). Bref, l'ambiance était tendue, la tension à son comble, et j'étais extenué,  totalement " à cran"…

Et c'est dans cette atmosphère que je rentrai un soir dans ma petite chambre. Quelques minutes après m'être couché, j'entendis derrière ma fenêtre le "clic-clac" d'une AK47 qu'on armait… Je me jetai aussitôt hors du lit et en un roulé-boulé allai me plaquer dans l'angle du mur de béton… et j'entendis alors plus distinctement dans la rue le vélo au pédalier rouillé poursuivre calmement sa route "clic-clac, clic-clac, clic-clac…."   

Période Inspecteur des Droits de l'Homme, APRONUC, Cambodge, 1993

4 nov. 2010

Droits de l'Homme: peut-on/doit-on parfois fermer les yeux?

Le contexte (pour mieux comprendre ce qui suit):
En tant que responsable onusien des Droits de l'Homme dans la province de Siem Reap*, j'avais parmi mes prérogatives de surveiller de près le système pénitentiaire. Une des actions que j'avais entreprises alors était ces visites impromptues de la prison provinciale: je "déboulais" ainsi en plein dimanche ou en pleine nuit faisant immédiatement l'appel des prisonniers vérifiant qu'il n'en manquât pas un, que tous les dossiers des prisonniers avaient bien été référés au procureur, conduisant quelques entretiens privés de prisonniers pris au hasard pour m'assurer qu'aucun mauvais traitement n'était infligé, etc. (voir quelques photos de ces visites). Au tout début de ma mission, ces visites-surprises m'avaient ainsi permis de découvrir bien des choses, comme ces instruments de torture - qui bien sûr n'étaient pas là lors de mes visites programmées! - et que je pus donc immédiatement confisquer; ou encore ces prisonniers enfermés la nuit dans des cellules d'isolement tellement exiguës qu'on aurait même pas eu la place d'y placer un réfrigérateur.

Un soir, lors d'une de ces visites surprises, et que je faisais l'appel, je constatai très vite qu'il manquait une demi-douzaine de prisonniers. A mes côtés, le directeur de la prison semblait très nerveux. Toujours inquiet de découvrir quelque exécutions arbitraires ou autres "disparitions suspectes" sous couvert de soi-disant "évasions" – événements que trop fréquents dans le Cambodge de l'époque - j'entrepris immédiatement plusieurs entretiens privés de prisonniers  pour tenter de comprendre ce qu'il se passait. Ayant au cours des mois précédents développé une relation de confiance avec eux**, ils m'expliquèrent très vite la situation: tous les prisonniers manquants étaient en fait au domicile du directeur de la prison pour aider ce dernier à reconstruire sa maison… je passai donc plus tard dans le bureau du directeur, et feignant de ne rien savoir lui demandai où étaient passés les prisonniers manquants. A la cambodgienne, il me répondit par un rire gêné, m'avouant que les détenus manquants étaient chez lui à aider sa famille à faire des travaux de rénovation. Sa franchise me surprit un peu mais elle témoignait, elle aussi, de cette même relation de confiance que nous avions instaurée au cours des visites précédentes. Je lui signifiai qu'il me fallait vérifier ses dires, et que je voulais impérativement voir tous les détenus à l'appel le lendemain matin.

3 nov. 2010

Un peu de salade avec vos frites?

J'étais alors à Durban, Afrique du Sud, pour une conférence du Fond Mondial*. J'étais arrivé trop tôt sur les lieux et aucun déjeuner avait été prévu pour les participants en avance. Il y avait bien un petit restaurant sur place, mais aux prix exorbitants, et les per diems de l'OMS étant ce qu'ils sont, je préférai quelque chose de plus simple et moins cher. Je décidai donc d'aller vite fait casser une petite croûte en ville.
Dans le parking du centre de conférence je m'adressai à une sympathique policière noire, lui demandant si il y avait quelque restauration rapide non loin. Elle me répondit: "- oui, bien sûr, en bas de la rue là, il y a un Mac Donald…". Je la remerciai et partis aussitôt dans la direction qu'elle avait indiquée, mais elle me héla immédiatement avec une expression de surprise sur le visage "- hé, hé, vous allez où comme ça?!!" "- …et bien, au Mc Do..." "- ah non, non, non, vous ne pouvez pas y aller à pied comme ça, c'est beaucoup trop dangereux… vous allez vous faire attaquer… vous êtes en Afrique du Sud ici!". Elle  décocha son talky walky, me  dit "-Attendez!...", et appela un collègue, en me faisant encore signe de la tête de ne pas bouger. A peine quelques secondes plus tard une voiture de police, un pick-up Toyota aménagé en "panier a salade",  arriva à mon niveau et la policière m'invita à y monter. "Allez, on vous y emmène!".

Me voici donc, en costume-cravate, en sueur et suffoquant, car serré - disons plutôt littéralement écrasé - entre deux immenses policiers noirs obèses, dans le petit habitacle d'un panier à salade sud-africain …et j'avais quand même du mal à ne pas éclater de rire. Nous fîmes à peine 200 mètres que nous étions déjà au Mc Do! Je commençai à avoir quelques doutes quant au réel risque que ce transport de 200 mètres m'avait vraiment épargné… La voiture s'engagea tout de suite dans le drive-in, et me voila à commander mes frites et hamburgers au guichet de McDo depuis la fenêtre de la voiture de police. Bien sûr, comment me commander un déjeuner sans faire la politesse à mes sympathiques anges gardiens? Je leur demandai donc si ils voulaient aussi prendre quelque chose. Ils ne me le firent pas répéter deux fois ...et c'est en entendant la très longue commande qu'ils passèrent aussitôt que je réalisai que je m'étais bien fait avoir! Une fois la cabine remplie de frites, hamburgers et autres coke (du coke dans une voiture de police!), nous retournâmes au centre de conférence où mes "gardes du corps" me redéposèrent avec un sourire jusqu'aux oreilles. Bon, j'en étais pour mes frais, mais rien que pour le souvenir, ça en valait le coup! Et j'en ris encore…

* Fond Mondial de Lutte Contre le Paludisme, la Tuberculose et le Sida

Periode. OMS, 2003-2006

30 oct. 2010

Au-delà des maux…

J'étais à Paris, à la gare St Lazare, et j'allai m'acheter un petit encas à une de ces petites sandwicheries ambulantes. Le vendeur était asiatique, et l'envie me pris alors de m'adresser à lui en Khmer, sachant qu'un grand nombre de réfugiés cambodgiens sont installés en France. Il me regarda avec surprise, mais ne semblait pas comprendre. Je tentai alors en Lao. Toujours pas; mais il avait saisi,  et il s'adressa à moi avec un intérêt certain:
"-comment ça se fait que vous parlez ces langues?"
"- parce que je travaille dans les camps de réfugiés en Thaïlande…" lui répondis-je.
Ces yeux s'ouvrirent alors tout grands, et il me dit précipitamment "-attendez!..." Il confia la boutique à son collègue et en sortit aussitôt pour me rejoindre. Il me reposa alors nerveusement la question:
"- comme ça vous travaillez auprès des réfugiés d'Indochine?..." Je lui confirmai, lui parlant des camps de Khao-I-Dang, de Phanat Nikhom... Et c'est alors qu'il éclata en sanglot …et me dit: "alors vous... vous, vous  pouvez me comprendre…"

Son histoire était l'histoire tragiquement classique de trop de réfugiés indochinois: il était un de ces boat people vietnamiens, dont on avait tant parlés dans les années 80; il s'était enfui du Vietnam avec sa famille sur une petite embarcation de fortune. Lors de la traversée leur bateau fut attaqué par les pirates et c'est sous ses yeux que sa jeune sœur se fit violer, sa mère se fit égorger puis jeter par-dessus bord… "-depuis cet instant - me dit-il - je ne peux plus voir la mer, et je ne peux avoir aucune sexualité". Sa vie s’était brisée à jamais ce jour-là. Mais surtout, il ne pouvait faire part de cette douleur à personne. Il avait bien tenté, autrefois, mais il s'était vite rendu compte que les français ne pouvaient pas saisir l'ampleur de l'horreur qu'il avait vécue, ou bien qu'ils préféraient ne pas y croire. Et lui de rester alors muré toute sa vie dans son silence, enfermé dans sa souffrance.
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La souffrance extrême est indicible; c'est pourquoi, les cambodgiens aussi restent souvent silencieux quand on aborde la période "Khmers Rouges"….          


Le Dr Jean-Pierre Hiegel, était un psychiatre français absolument remarquable; il avait entre autres instauré à  l'hôpital de Khao-I-Dang un service de consultation psychiatrique très novateur, à double référence: c'est-à-dire que les Khru Khmers – ces guérisseurs traditionnels khmers – référaient au psychiatre français les patients dont ils se rendaient compte qu'ils n'étaient pas de leur ressort, et vice versa, le psychiatre français envoyant aussi les patients aux Khru Khmers quand il voyait que ça leur faisait du bien (lire "Vivre et Revivre au camp de Khao I Dang - Une Psychiatrie Humanitaire" de Jean-Pierre et Collette Hiegel, Editions Fayard, 1996).

Or Jean-Pierre un jour me raconta le cas suivant : Il s'agissait d'une femme à qui un soldat Khmer Rouge avait arraché son bébé des bras, l'avait lancé en l'air et, tel un bilboquet, l'avait rattrapé à la baïonnette, puis jeté à la poubelle… La maman "péta les plombs". Et depuis ce jour sa folie est devenue sa seule protection contre le vécu insupportable que fut le sien. Jean-Pierre était alors dans un dilemme: en tant que psychiatre, il voulait la soigner et il pouvait sans doute le faire, mais - me dit-il - "fallait-il la ramener à la réalité quand celle-ci est aussi insupportable". Il prit finalement la décision courageuse de ne pas tenter de la ramener à la raison mais simplement de la soulager autant que faire ce peut, par les méthodes traditionnelles des Khru Khmers, et éventuellement médicamenteuses pour les souffrances physiques qui pouvaient accompagner sa souffrance psychique. Mais la laissant dans sa folie de réconfort.

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Un jour, un jeune sourd-muet cambodgien avec qui j'avais tissé des liens d'amitié à l'école des handicapés de Khao-I-Dang, voulut me décrire ce qu'il avait vécu sous les Khmers Rouges et m'expliquer pourquoi il était ainsi sourd et muet. Ne pouvant bien sûr pas s'exprimer par les mots, c'est par une gestuelle animée et particulièrement émouvante qu'il me décrivit les atrocités qu'il avait vécu: comment, même blessé, il avait du courir pour sauver sa vie, mais aussi comment ses frères eux, étaient tombés à ses cotés, s'étaient alors fait torturer puis abattre à coups de pioche dans la nuque. Les gestes violents de mon ami muet, brassant l'air dans un silence de mort, rendaient le récit d'un poignant difficilement supportable.
Et je me souviendrai toujours de la fin de son récit: son visage se ferma soudain, ses yeux devinrent brillants de larmes, et il fit plusieurs fois ce geste, posant sa main sur son front puis l'éloignant rapidement, signifiant: "je veux oublier, je veux oublier…"

Période Handicap International, Khao-I-Dang, 1985

26 oct. 2010

L'huile dans les rouages?

Un jour alors que je présidais une séance publique d'ouverture d'enchères pour je ne sais plus quel appel d'offres local, et que j'ouvrais une grande enveloppe scellée dans laquelle devait se trouver l'offre d'un des candidats, une autre enveloppe, plus petite et bien plus charnue, tomba sur la table. Nous nous regardâmes tous avec circonspection. J'ouvris donc devant tout le monde cette petite enveloppe, et nous virent alors apparaître un joli petit paquet de billets de 100 dollars bien propres… Je replaçai aussitôt les billets dans l'enveloppe, la re-scellai tout aussi publiquement, et la renvoyai sur le champ à son envoyeur, l'informant très officiellement que son enchère avait été rejetée pour cause de vice de procédure grave, et lui rappelant par la même les règles strictes anti-corruption de l'Union Européenne.
Exemple de séance d'ouverture publique des offres

Quelques jours plus tard, l'envoyeur de la lettre me répondit par une autre lettre, se confondant en excuses et m'expliquant que je n'y étais pas du tout… qu'il y avait eu erreur: en fait, il avait simplement demandé à sa secrétaire de déposer son enchère à  notre bureau avant de passer à la banque déposer de l'argent, mais la secrétaire s'était trompée et avait mis par erreur l'argent dans l'enveloppe des enchères!… Oh, ben alors, quelle étourdie quand même cette secrétaire! 
Bon, en attendant, nous enregistrâmes gentiment cette compagnie et ce monsieur sur la liste noire, les excluant pour longtemps de nos futurs appels d'offres.


La question de la corruption n'est pas aussi facile à traiter que d'aucun voudrait le faire croire. Certains distinguent deux types de corruptions dans les pays en développement: la "corruption de survie", celle des petits fonctionnaires aux salaires si bas qu'ils ne sauraient en aucun cas subvenir à la survie de leurs familles, c'est la corruption que l'on a tendance à  justifier, en tout cas à  pardonner; et puis la "corruption de prédation", celle des hauts fonctionnaires de l’État qui détournent des millions – notamment de l'aide internationale - pour s'acheter toujours plus de palais, de filles, et autres Mercedes-Benz; c'est bien sûr la corruption que l'on condamne le plus fermement.
Cette distinction entre les deux types de corruption est certes intéressante, mais bien malin qui saura dire ou se trouve la frontière entre les deux. Ou placer le curseur? Un petit fonctionnaire corrompu saura-t-il arrêter ses pratiques abusives dès qu'il aura atteint un certain "minimum vital" pour sa famille?
Le débat reste ouvert… (À suivre donc)

En attendant, j'éprouve un immense respect pour tous ces fonctionnaires locaux éminemment compétents – et nous en rencontrons toujours lors de nos missions – occupant des postes de grandes responsabilités, et qui néanmoins roulent encore dans leur vieille Lada, et vivent toujours dans leur petite maison. Quelle intégrité dans un tel monde de tentations! Quel exemple!

Période: Union Européenne, Laos, 2000-2003

Hanoï, 50 minutes…

Je dépose ma mobylette au garage pour sa maintenance mensuelle. J’ai 50 minutes de libre avant de la récupérer. Je vais donc pouvoir m’adonner à un de mes plaisirs favoris : m’asseoir à une terrasse, commander un café vietnamien, et simplement, tout simplement, observer la vie qui défile dans la rue.

Je trouve mon "observatoire" : un bout de trottoir que le bistrot a envahi de petites tables et chaises en métal et rotin. Je m’assieds, commande mon café, et commence à savourer l’instant; une exploration immobile, disons, une extrospection. Bien sûr, la "terrasse de café" n’a rien à voir avec une bonne terrasse de café de Paris ; ici une forêt de mobylettes parquées devant moi me sépare de la rue, mais la vue n’est pas bouchée, et le jeu peut commencer :

Les trottoirs étant tous encombrés de marchants ambulants, motos, bistrots, cireurs de chaussures et réparateurs en tous genres, les piétons déambulent sur la chaussée; dans tous les sens, et au beau milieu d’un trafic incessant et bruyant de mobylettes, voitures, camions, charrettes, et autre carriole en bois. De ce fait, le trafic n’est bien sûr pas linéaire, il est fait de zigzags incessants, chacun évitant l’autre, martelant l'espace de coups de klaxons.

Le cadre peu à peu s'estompe, et les yeux commencent doucement à se poser sur l’individuel : autant de vies qui se croisent, se mêlent, se faufilent, le temps d’un mot ou d'un regard.

Une jeune femme transporte toute sa "boutique" sur l’épaule ; deux larges plateaux de mets prêts à consommer, accrochés l'un et l'autre aux deux extrémités d'un fléau de bambou, qui ploie sous la charge. La démarche de la jeune femme est chaloupée, en résonance avec le poids, évitant ainsi de briser le fléau, comme de souffrir trop de l’épaule…

Une maman pousse une petite voiture en plastique depuis laquelle, assis au volant, son jeune bambin observe le monde.

Un jeune motard, sans casque, passe en trombe, tenant d’une main la bouteille de gaz posée derrière lui, qu’il va livrer.

Une femme, quinquagénaire, sous son chapeau conique, peine à pédaler tout en guidant son vélo surchargé de légumes. Elle est suivie d’une autre, puis d’une autre encore.

D’un côté et de l’autre de la rue, deux vieillards aux cheveux blancs, tout vêtus de noir, se reconnaissent, se saluent avec un sourire, et poursuivent leurs lentes progressions respectives.

Un papa, fier et heureux, se promène nonchalamment, son bébé dans les bras.
Un autre bébé dort sur l’épaule de sa mère, pendant que celle-ci papote avec la voisine.

J’ai beau avoir vécu 25 ans en Asie du Sud-est, toutes ces scènes et tous ces personnages qui défilent devant moi me sont encore autant de mystères : ce vieillard au béret basque, qui avance lentement courbé sur son passé, est-il un ancien héros de la guerre ? Est-il un vieux cadre du Parti ? La jeune étudiante en survêtement, au visage soucieux, s’inquiète-t-elle du prochain examen, ou de quelque situation familiale ou amoureuse?

Je ne cherche plus à comprendre, l'heure est au regard, simplement.

Un petit garçon, de 6-7 ans, se dirige vers sa grand-mère et se jette dans ses jambes; celle-ci se penche, l'entoure de ses bras et l’embrasse. Il repart jouer, les yeux brillants et le sourire aux lèvres.

C’est alors que je réalise…
Paradoxalement, ce qui émane de tout ce brouhaha infernal, c’est une certaine …paix.
Derrière le vacarme, la trépidation, la foule, il y a de l’amour, de la tendresse.
Goût de bonheur; à savourer sans modération.

Dans un petit échange de sourires avec la serveuse, je paie ma consommation, me lève, et pars le cœur léger et satisfait : la moisson a été bonne.

- Stéphane,
Hanoï, 13 mars 2010

3 oct. 2010

Les événements nous parlent-ils?

Un jour, des réfugiés vinrent m’informer qu’ils avaient entendu dire qu’une femme avait été assassinée la veille à l’extérieur du camp. J’appelai alors T.B., un jeune collègue américain responsable de la protection, et, avec une petite équipe de policiers cambodgiens armés et quelques autres hommes nous partîmes enquêter.
La marche ne fut pas des plus faciles; il nous fallut notamment traverser de larges marécages, mais à peine de retour sur la terre ferme, nous tombâmes sur une scène étrange et inquiétante: sur le sol de grosses touffes de cheveux baignaient dans une large flaque de sang… nous confirmant que quelque chose, manifestement d’une violente extrême, avait bien eu lieu ici, et que la victime, sans doute tirée par les cheveux, avait du résister de toutes ses forces à son assaillant. Néanmoins il n’y avait là encore aucune preuve de meurtre puisqu’il n’y gisait aucun corps.

Nous reprîmes donc notre marche, suivant le seul petit sentier qui s’avançait dans les terres. Un homme nous indiqua soudain, un peu a l'écart de la piste, un petit tas de terre à l’évidence fraîchement déplacée. Deux hommes se mirent alors à creuser la terre à l’aide de binettes. Très vite un des outils toucha quelque chose de mou, et bientôt des chairs humaines apparurent. Quelques grattages de binette de plus et un visage de femme nous apparut… Nous sortîmes alors tout le corps de son linceul de terre. Il s’agissait bien d’une jeune femme, d’une trentaine d’années; le corps était nu et atrocement entaillé à de nombreux endroits. La victime avait manifestement reçu des coups de hache très violents, à la tête, aux bras et au torse. Par pudeur et respect pour la victime, les hommes couvrirent de quelques branches feuillues les parties intimes de son corps. Ce que nous avions vu un peu plus tôt sur notre chemin nous faisait maintenant mieux comprendre la scène, et pourquoi la victime avait ainsi tenté si fort de résister à son assaillant… A ma plus grande surprise, les hommes reconnurent tout de suite la victime: elle était en effet bien connue dans le camp car elle avait un handicap: elle était sourde et muette.

Je fus soudain pris de vertiges, non point tant par la vue de ce pauvre corps mutilé, mais en réalisant plutôt toute l’horreur de la situation : avant de mourir cette jeune femme avait reçu tant de coups de hache, enfermée dans son silence ...et sans jamais pouvoir crier à l’aide ! 

Le soir, de retour à la maison, encore hantée par l’image de ce meurtre, je réalisai tout à coup combien tragiquement cette scène illustrait la situation de ces centaines de milliers de personnes déplacées entassées sur cette frontière. Véritables pions sur le grand échiquier géopolitique qu’était l’Indochine d’alors, ces gens étaient gardés contre leur gré dans ces camps depuis près de dix ans. Il y avait là des enjeux qui les dépassaient complètement, mais dont les conséquences broyaient leurs vies chaque jour un peu plus. Et pourtant, ils n’avaient le droit de rien dire, pas même celui de crier au secours... 

Lorsque je suis témoin de scènes pareilles, tragiques ou particulièrement exceptionnelles, je ne peux m’empêcher, étrangement, de croire que ces événements me parlent, qu’il n’y a pas de hasard, et que je dois interpréter un message qui m’est destiné. Je me suis dit alors qu’il me faudra dorénavant parler pour les sans-voix, chaque fois que je le pourrai, chaque fois que je le devrai.

Dix ans plus tard, alors que la classe politique cambodgienne se déchirait encore, violemment, entraînant avec elle le malheur des petites gens du royaume, je me rappelai cette jeune sourde muette et ce devoir que je ressentais alors ; j’écrivis un article, qui fut aussitôt publié en pleine page du Cambodia Daily (voir l'article) dans lequel je faisais encore le parallèle entre la situation tragique du peuple cambodgien et celle de cette jeune muette assassinée. Certes, ce ne fut qu’une simple goutte d’eau dans l’océan, et j’ignore bien sûr si cet article a jamais pu avoir un quelconque impact sur la classe politique dominante du moment, mais au moins je sais que ces politiciens le lurent, puisque le Cambodia Daily était alors le seul quotidien anglophone du pays et, de ce fait, était lu par toute la classe politique et diplomatique du pays. La voix au moins s'était fait entendre.

Épilogue : j’ai appris récemment qu’un de mes anciens collègues – un ami américain qui était aussi très gentiment venu  à mon mariage - a été nommé Sous-Secrétaire Général des Nations Unies (auprès de Ban Ki Moon). Dans mon courriel de félicitation, j’ajoutai une petite note lui rappelant la scène de cette sourde muette assassinée et le sens que l’on pouvait en tirer l’un et l’autre. Cet ami en effet n’est autre que ce jeune collègue américain qui m’accompagnait lors de la tragique histoire décrite plus haut. T.B. répondit à mon e-mail dans les minutes qui suivirent par un message très humain qui me remplit de joie: si des officiels si haut placés aux Nations Unies peuvent encore garder leur fibre humanitaire, il reste encore de l’espoir pour les sans-voix.

Période UNBRO - Site 2 (1988) Camp Officer / Security Coordinator