Je ne suis pas encore arrivé au camp que
déjà un appel retentit sur le canal d’urgence: le responsable d’une ONG avertit qu’un
groupe de manifestants, des villageois en colère, bloque la route d’accès; il
appelle les Nations Unies à la rescousse. Je fonce donc sur les lieux. Je
commence à réaliser l’ampleur de la situation, lorsque je dépasse sur près de
deux kilomètres une interminable queue de véhicules sur les bas-côtés. Il y a
là tous les transports de l’aide humanitaire aux réfugiés: les camions citernes
d’approvisionnement en eau potable, les camions de matériaux de construction,
les camions d’aide alimentaire, et bien sûr tous les 4x4 et autres véhicules du
personnel humanitaire. Je sens mon cœur battre à tout rompre: je sais qu’il va
me falloir gérer seul cette crise, la première depuis mon entrée en fonction aux
Nations Unies.
A l'intention des jeunes de 7 à 77 ans qui contempleraient l'idée de s'engager dans l'humanitaire international; ces petits témoignages, très anecdotiques et sans prétention, n'ont d'autre objectif que d'apporter une petite touche de vécu à leur orientation...
1 mai 2015
31 déc. 2014
On ne pinaille pas avec le Pinoy*
Je travaillais alors au bureau régional Asie-Pacifique de l’OMS, à Manille, aux Philippines, et pour une raison que j’ignore, j’étais le seul cadre à avoir pour secrétaire…un homme. En toute franchise, j’aurais préféré une de ces si charmantes et compétentes filipinas, mais le sort en était ainsi. Rey était d’un caractère bien trempé et la vie n’était pas facile tous les jours ; mais après une nécessaire période d’ajustement, nous avions trouvé le modus vivendi et travaillions ensemble en bonne entente.
Un jour, Rey ne se présenta pas au bureau. Suspectant quelque grippe ou autre petit problème, je pris mon mal en patience. Deux jours, trois jours… toujours pas de Rey. Règlement oblige, il finit par m’appeler:
«-Euh… Monsieur, pardon… j’ai un petit problème. Je ne pourrai pas venir cette semaine…. Mais je serai de retour dès que possible… »
« - Mais, Rey, que se passe-t-il ? On peut t’aider?»
« -Non, non, je vous expliquerai… Au revoir. »
Enfin, la semaine suivante, Rey réapparut, le visage quelque peu tiré et un petit sourire gêné au coin des lèvres.
« -Alors, as-tu résolu ton problème ? Vas-tu me dire ce qu’il t’est arrivé ?»
Visiblement embarrassé, il se livra enfin de guerre lasse:
« -Eh bien voilà, il y a quelques jours le chien de mon voisin a mordu ma petite fille ; j’étais furieux, j’ai pris mon flingue et j’ai abattu le chien; mon voisin, fou de rage, a alors juré d'abattre ma fille… alors, j’ai dû déménager.»
*Pinay ou Pinoy : terme employé par les Philippins pour se nommer eux-mêmes avec fierté.
Un jour, Rey ne se présenta pas au bureau. Suspectant quelque grippe ou autre petit problème, je pris mon mal en patience. Deux jours, trois jours… toujours pas de Rey. Règlement oblige, il finit par m’appeler:
«-Euh… Monsieur, pardon… j’ai un petit problème. Je ne pourrai pas venir cette semaine…. Mais je serai de retour dès que possible… »
« - Mais, Rey, que se passe-t-il ? On peut t’aider?»
« -Non, non, je vous expliquerai… Au revoir. »
Enfin, la semaine suivante, Rey réapparut, le visage quelque peu tiré et un petit sourire gêné au coin des lèvres.
« -Alors, as-tu résolu ton problème ? Vas-tu me dire ce qu’il t’est arrivé ?»
Visiblement embarrassé, il se livra enfin de guerre lasse:
« -Eh bien voilà, il y a quelques jours le chien de mon voisin a mordu ma petite fille ; j’étais furieux, j’ai pris mon flingue et j’ai abattu le chien; mon voisin, fou de rage, a alors juré d'abattre ma fille… alors, j’ai dû déménager.»
*Pinay ou Pinoy : terme employé par les Philippins pour se nommer eux-mêmes avec fierté.
30 déc. 2014
Attention : il y a expat et «expat».
Un jour que je
marchais dans les rues de Bangkok et descendais une passerelle, une jeune femme
blonde, dans la trentaine, avec à ses côtés un adorable petit garçon tout aussi
blond qu’elle, m'aborda toute alarmée: «-Excuse-me,
can you help me, please? » Je reconnus tout de suite un fort accent
français.
«-Vous êtes française ? »
«-Oui. »
«-Qu’est-ce qui vous arrive?».
«-Vous êtes française ? »
«-Oui. »
«-Qu’est-ce qui vous arrive?».
29 sept. 2014
Droits de l’Homme : une opération (parmi tant d'autres)
Un vieil homme entra dans mon bureau. En voyant son visage torturé et ses yeux suppliants, je me dis que ça allait sans doute être un cas difficile. J’invitai l’homme à s’asseoir en face de moi, et Ly Sophat, mon fidèle assistant et interprète, vint aussitôt se joindre à nous.
Et puis non, l’histoire n’était finalement pas aussi terrible que je le craignais: le vieil homme, maintenant en pleurs, nous fit part de la cause de sa détresse: quelques semaines plus tôt, son fils, un soldat CPAF sans grade de la garnison de Siem Reap, avait osé se plaindre bruyamment à ses supérieurs de la médiocrité de la cuisine à la cantine militaire. En punition de son audace, il avait été arrêté. Depuis lors, son père n’avait plus reçu aucune nouvelle, et il était donc très inquiet.
L’histoire était somme toute assez simple, et même si j’éprouvais quelque compassion pour ce pauvre papa, je classai déjà ce cas dans ma tête comme "banal", compte tenu du nombre de cas sérieux que j’avais déjà sur les bras à cette époque: arrestations arbitraires et tortures d’opposants au régime, exécutions sommaires, assassinats politiques, menaces de mort, etc; autant d'affaires urgentes de violations des droits de l’Homme que je me devais de traiter en priorité.
C’est alors que le vieil homme ajouta un élément de l’histoire qui me fit tout de suite changer d’avis :
L’histoire était somme toute assez simple, et même si j’éprouvais quelque compassion pour ce pauvre papa, je classai déjà ce cas dans ma tête comme "banal", compte tenu du nombre de cas sérieux que j’avais déjà sur les bras à cette époque: arrestations arbitraires et tortures d’opposants au régime, exécutions sommaires, assassinats politiques, menaces de mort, etc; autant d'affaires urgentes de violations des droits de l’Homme que je me devais de traiter en priorité.
C’est alors que le vieil homme ajouta un élément de l’histoire qui me fit tout de suite changer d’avis :
21 sept. 2014
Vivre sous les tropiques: "les petites bestioles" (suite).
L’animal le plus
dangereux au monde, celui qui tue le plus, comme chacun sait (ou devrait savoir)
est… le moustique! Vecteur du paludisme, de la dengue, du chikungunya et bien
d’autres maladies plus létales ou incapacitantes les unes que les autres, il
sévit partout sous les tropiques. Lorsqu’on vit au fin fond de la campagne en
Asie du Sud-Est, on se garde bien alors d’ôter les toiles d’araignées qui
pendent à tous les coins de la maison, et on regarde avec bienveillance les
charmants margouillats, ces petits lézards jaunes qui circulent librement sur tous
les murs de la maison, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur (voir ici une
publicité thaïlandaise amusante avec ces petits reptiles). Araignées, margouillats, voire geckos, sont
autant de prédateurs des moustiques qui réduisent chez l’homme le risque de piqûre
potentiellement létale.
Lors d’une
veillée sur l’ile de Koh Chang, dans un monastère perdu au milieu de nulle
part, je conversais alors avec un jeune moine lorsque celui-ci me tendit soudain son
avant-bras dénudé sur lequel un moustique s’était posé et commençait à festoyer ;
il s’écria «Vite, tue-le ! Moi, je ne peux pas, je suis
bonze !... »
5 août 2014
Guerre froide, expatriation, et vies croisées.
Nous étions en mission de supervision[1] au Laos ; après avoir crapahuté plusieurs heures sur des sentiers escarpés de montagne, nous arrivâmes enfin dans le petit village de notre destination. Alors que nous nous dirigions vers le dispensaire, un homme de fière allure - que je devinais être le responsable du lieu - en sortit, et nous salua d’un wai[2] respectueux, un large sourire aux lèvres. Je tentai poliment de lui baragouiner quelques mots dans un Lao hésitant, mais je vis bien qu’il ne me comprenait pas. Il me fixa alors du regard, et avec une petite lumière dans les yeux me lança : «-Señor, ¿usted habla español?» [«-Monsieur, parlez-vous espagnol?»]. Totalement pris au dépourvu, je tentai de collecter en l’espace d’une seconde les miettes d’espagnol qu’il me restait: «-Err...un poco. He trabajado en Perú hace unos años...» [«-Euh… un peu. J’ai travaillé au Pérou il y a quelques années…»]. Je perçus comme une joie immense s’éveiller chez mon interlocuteur. Et nous voilà au fin-fond du Laos, conversant en espagnol sous le regard incrédule de nos collègues respectifs.
Pendant la guerre froide, la collaboration entre pays communistes était grande en matière de formation. Et nombreux furent les ressortissants des petits pays communistes "sous-développés" envoyés dans les pays "camarades" plus développés pour suivre leurs études. Lors de mes missions diverses, j’ai en effet souvent rencontré au Cambodge, au Vietnam, ou même en Mongolie, des officiels parlant couramment le russe, l’allemand[3], voire le hongrois! Quant à mon interlocuteur lao du jour, la raison pour laquelle il parlait si bien l’espagnol, est qu’il avait fait ses études de médecine …à Cuba!
Constatant l’intérêt manifeste que son histoire suscitait en moi, il reprit son récit avec empressement. Les études de médecine étaient longues, et le retour au pays impossible pendant toute leur durée. Ce qui devait se passer arriva: il tomba amoureux d’une cubaine, vécut avec elle, lui fit un enfant.
Ses études terminées et son diplôme de médecin en poche, il dut repartir au Laos… sans femme ni enfant; ces derniers ne figurant pas dans le contrat de coopération bilatérale (son regard se voila un peu). Et non… il n’avait plus de nouvelles, ni de sa femme ni de son fils cubains depuis des années. Il avait d’ailleurs refait sa vie dans son pays où il avait fondé une nouvelle famille…
C’est ainsi qu’il y a aujourd’hui, quelque part à Cuba, un jeune métis latino-asiatique, qui a peu connu son père, ne l’a pas vu depuis des années, et sans doute ne le reverra plus jamais. Un parmi ces centaines d’enfants issus de ces croisements de vies dans le monde ex-communiste. Marque brûlante et indélébile chez des êtres victimes d’un jeu géopolitique et idéologique planétaire froid, dont plus personne ne se soucie.
Vies croisées,
vies broyées.
[Musique conseillée pour terminer ce billet ...ou encore]
__
[1] programme de lutte contre le paludisme de l’Union Européenne.
[2] Salut traditionnel lao effectué les mains jointes, le haut du corps penché en avant.
[3] Ayant fait leurs études en ce qui était alors l’Allemagne de L’Est (DDR)
Période : Union Européenne, Directeur programme malaria, 2000-2003
20 juil. 2014
La sécurité dans les camps de réfugiés [suite]
On m’appelle sur le canal radio d’urgence ; la voix cassée de mon camarade onusien, et les cris que j’entends par derrière, ne me disent rien qui vaille. Il s’agit d’un meurtre sur la voie publique, sur l’axe principal du camp de Sanro. J’arrive sur les lieux dans les secondes qui suivent. Mon collègue, un thaïlandais très expérimenté, me briefe: la femme couchée sous nos yeux sur la piste vient d’être éventrée au couteau de cuisine. Mon camarade tâche de garder tant bien que mal son sang-froid professionnel, mais ses yeux mouillés trahissent une grande émotion. Il faut dire que la situation est particulièrement émouvante. Ce n’est pas tant le corps gisant de cette pauvre femme, dans la trentaine, et les marques visibles des coups de couteau dans l’abdomen, ni la foule silencieuse qui s’agglutine autour de la scène; ce sont les cris déchirants de cette jeune fille, effondrée devant la dépouille. Mon collègue me traduit ce qu’elle crie au ciel : « - Maman… non… Maman, que vais-je devenir sans toi !... »
14 déc. 2013
Aux journalistes affamés…
Ah, comme ils étaient heureux ces journalistes. Ils avaient trouvé LE scoop! De surcroît, parmi les plus excitants: ceux qui lient le scandale à l'humanitaire!
Ils étaient venus visiter le camp de réfugiés dans lequel nous œuvrions, ils avaient interviewé des réfugiés et des nôtres, puis s'étaient aventurés un peu à l'extérieur du camp -- oh, pas bien loin, quelques dizaines de mètres au-delà des barbelés -- et y avaient "découvert" … un marché noir! Et qu’y virent-ils alors? Ni plus ni moins, les réfugiés vendant les produits qui leur étaient si gracieusement offerts par l'aide humanitaire internationale! Voilà bien une preuve de la gabegie humanitaire! On leur donne trop puisqu'ils le revendent aussitôt au marché noir!
L'article fut vite ficelé et publié. Scandale.
Branle-bas de combat aux Nations-Unies, au Quartier général des militaires responsables des camps, et chez les humanitaires.
Ils étaient venus visiter le camp de réfugiés dans lequel nous œuvrions, ils avaient interviewé des réfugiés et des nôtres, puis s'étaient aventurés un peu à l'extérieur du camp -- oh, pas bien loin, quelques dizaines de mètres au-delà des barbelés -- et y avaient "découvert" … un marché noir! Et qu’y virent-ils alors? Ni plus ni moins, les réfugiés vendant les produits qui leur étaient si gracieusement offerts par l'aide humanitaire internationale! Voilà bien une preuve de la gabegie humanitaire! On leur donne trop puisqu'ils le revendent aussitôt au marché noir!
L'article fut vite ficelé et publié. Scandale.
Branle-bas de combat aux Nations-Unies, au Quartier général des militaires responsables des camps, et chez les humanitaires.
Dommage. Très dommage.
Voici ce que ces journalistes auraient découvert s'ils avaient investigué un peu plus:
14 sept. 2013
Trevor, mon frère.
Après
un baccalauréat passé de justesse, je rêvais déjà de parcourir le monde, et je
m'étais inscrit - un peu trop précipitamment sans doute - dans une école privée
qui préparait à un BTS de tourisme. Hélas, je me rendis vite compte que cet
établissement n'était qu'une "boite-à-fric", pas sérieuse et
franchement malhonnête. Échaudé par l'expérience, et ne voulant plus voir mes
parents dépenser quoi que ce soit pour moi, après le gâchis de ce premier
trimestre, je décidai de quitter ces études et de partir illico travailler en
Angleterre. Ainsi, mon année n'aurait pas été perdue complètement puisque j’allai
au moins pouvoir améliorer mon anglais, condition sine qua non pour voyager
dans le monde.
Me
voici donc un beau matin, à 18 ans, traversant la Manche sans savoir encore où
je coucherai le soir. J'avais bien fait quelques recherches (difficile, pas
d'Internet à l'époque!) et trouvé quelques possibles petits boulots, dans des
hôtels de Londres notamment; voire de bénévole dans des centres pour personnes
handicapées, mais rien de précis ni de décidé. J'arrivai donc à la gare
Victoria en début d'après-midi sans trop savoir où aller ensuite. Je ne me
souviens plus du tout de ce qui a présidé à mon choix, mais je me rappelle
seulement à la gare routière être monté dans le bus pour Nottingham, ville où
j'avais quelques chances d'être accepté comme volontaire-bénévole dans un
centre pour handicapés. J'arrivai à la nuit tombée, et parcourus à pieds les
rues de la ville, ma valise à la main, cherchant le centre Skylark du Winged
Followship Trust (WFT).
8 sept. 2013
Partir… parce qu'il le faut.
De retour d'une
consultance aux Philippines, j'étais dans l'avion assis aux côtés de deux petites musulmanes, adorables, un peu timides, vêtues
de superbes costumes traditionnels et bien sûr coiffées l'une et l'autre de
leurs voiles. Bien qu'elles semblaient d'origine très modeste, elles s'étaient
visiblement habillées de leurs plus beaux effets, et ces derniers étaient tout neufs. Alors qu'elles remplissaient leurs formulaires d'immigration, j’eus quelques secondes sous les yeux leurs papiers, et je compris tout de suite: comme
des dizaines de milliers de jeunes filipinas de leur âge, ces deux petites musulmanes fuyaient la misère des Philippines et
partaient vendre leurs bras comme femmes de ménages ("household services")
à l'étranger; en l'occurrence pour elles deux, dans les pays du Golfe. Elles
travailleront alors dur, très dur, et vivront de la manière la plus chiche possible
pour pouvoir envoyer l'essentiel de leur petit salaire à leurs familles, là-bas,
à la maison, aux Philippines. C'est là le
lot de millions de Philippines et Philippins dans le monde (femmes de ménage,
ouvriers, marins, aides-soignantes, etc.)…
Lorsque l'avion commença
doucement à s'ébranler, annonçant l'imminence du décollage, je vis les deux
petites se frotter les yeux discrètement, puis se tourner vers la fenêtre pour
cacher leurs larmes. Je sais les Philippins attachés viscéralement à
leurs familles, et je sais l'avenir difficile qui attendait ces deux petites; je
me doutais alors de la douleur qui déchirait ces deux petits cœurs à côté de moi. Mais c'est
lorsque je vis de dos leurs petits corps secoués de sanglots silencieux, que j'eus
le plus de mal à retenir les miens.
Ces mots du père
Joseph Wresinski* me revinrent alors en force: "C'est ça la misère; ne
jamais pouvoir être sûr de garder près de soi ceux qu’on aime."
* fondateur d'Aide à Toutes Détresses Quart
Monde (ATD)
Période: Consultant.
25 août 2013
Sur mes gaffes et mes erreurs… Silence radio.
C'est trop facile de
se faire mousser dans un blog. Trop facile de faire croire que mes missions ne
furent qu'un long parcours tranquille couronné de succès. En vérité - et je n'en
suis vraiment pas fier - mon parcours humanitaire fut aussi émaillé de gaffes,
voire de fautes professionnelles. Chaque fois, j'ai appris de ces expériences,
mais elles restent encore en ma mémoire comme autant de brûlures au fer rouge…
1. Phnom Penh,
Cambodge (1999): alors
directeur d'un collectif d'une centaine d'ONG (MEDICAM), j'avais parmi mes
prérogatives annuelles d'organiser une large consultation de ces mêmes
organisations, dans le but de produire un papier officiel très attendu
présentant "la position des ONG sur la réforme du système de santé au
Cambodge". Fier et jaloux de son
indépendance, le conseil d'administration de MEDICAM voulait ce rapport analytique, direct et incisif. Une fois l’article rédigé et la revue
rédactionnelle passée, le papier était largement diffusé et repris par les
journaux nationaux, suscitant débats et discussions parmi les professionnels.
C'est lors d'un de ces exercices annuels que
je commis cette sérieuse faute professionnelle que je ne suis pas prêt
d'oublier. A peine l'article avait-il été publié que je reçus une lettre - incendiaire!
- portant en en-tête pas moins de DEUX logos de grosses agences bilatérales actives
au Cambodge: l'agence de coopération internationale australienne (AusAid) et
l'agence de coopération internationale allemande (GTZ). Fait rarissime, la
lettre était donc co-signée par les deux
directrices locales de ces agences; elles me critiquaient très vivement,
s'interrogeant sur mes compétences en tant que directeur de ce grand collectif,
et appelant à ma démission ou à mon renvoi sur le champ. J'étais terrorisé,
abattu, cassé. Qu'avais-je donc fait?
25 mai 2013
Ramage et plumage
"-Et
pourquoi ne viendriez-vous pas visiter l'université? Venez mercredi, j'enverrai le chauffeur vous
prendre à votre hôtel à 9:00 heures, ça vous va?"
J'avais accepté avec plaisir l'invitation du
Professeur Oum Sophal à venir visiter son université. D'une part parce que
l'université des sciences de la santé du Cambodge est un lieu intéressant, mais aussi parce que l'amitié
du professeur m'était chère. Nous nous connaissions depuis déjà plus d'une
dizaine d'années, et la relation qui s'était instauré entre nous dépassait les solennités
d'usage.
Lorsqu'il avait
appris que j'étais de passage à Phnom Penh, il m'avait aussitôt appelé, et arrangé
très gentiment un dîner au cours duquel ce francophile et francophone qu'il
était pouvait encore pratiquer son français dans autant de discussions intéressantes.
C'est lors de ce
diner qu'il me fit très amicalement cette invitation à passer le voir plus tard
dans la semaine. Au jour dit, j'enfilai un jeans et une chemisette, chaussai
mes baskets, et son chauffeur vint me
prendre à mon hôtel comme convenu. Nous filâmes sur l'université, et alors que
nous approchions du bâtiment et je que commençai à apercevoir des silhouettes… je
fus pris d'un certain malaise à la vue de la scène vers laquelle nous avancions:
le professeur m'attendait sur le perron,
entouré de tout un aréopage de cadres de l'université, tous habillés on-ne-peut-plus officiellement de leurs plus
beaux costumes-cravates. Je réalisai soudain que le professeur m'avait sans
aucun doute invité ce jour-là bien moins en tant qu'ami qu'en tant que
titulaire des fonctions que j'occupais alors[1].
Grave erreur de jugement de ma part!
Je descendis lentement
et quelque peu hésitant de la voiture, et gravis les marches du perron comme un
chien qu'on appelle pour prendre sa raclée. Dès que je posai le pied sur le
perron, le professeur vint me serrer la main avec un sourire quelque peu embarrassé,
un regard discret sur ma tenue. Je m'empressai de lui glisser à l'oreille
"-écoutez, je crois que je n'ai pas bien compris la nature de cette visite;
est-ce que vous permettez que votre chauffeur me ramène tout de suite à l'hôtel
pour que je puisse me changer?". Il me répondit avec un petit rire gêné et
sur un ton peu convaincant "-non, non, ce n'est pas grave…".
J'insistai, et il accepta aussitôt. Je tournai les talons illico, descendis les
marches quatre à quatre, sautai dans la voiture et filai sur l'hôtel. Là, en un
temps record j'enfilai mon costume, nouai ma plus belle cravate, chaussai mes
chaussures de ville, et courus remonter dans la voiture qui me ramena sur le
champ à l'université. Le comité de réception m'attendait toujours debout et au grand
complet. Je fis donc un remake de la scène -- cette fois dans sa version
"sans embarras" - gravissant maintenant les marches un sourire aux
lèvres. Arrivé sur le perron, le professeur joua le jeu, et dans un éclat de
rire beaucoup plus léger, vint me re-serrer la main, me re-souhaitant la
bienvenue et me présentant alors tous les cadres présents.
--
![]() |
| Ce jour-là, avec le Prof. Oum Sophal APRÈS m'être changé... |
Période Asian Development Bank, 2003-2010
20 mai 2013
Laos: mission de terrain – séjour en village K’hmu.
25 février 2002 au matin: lever
matinal (5:30 heures) pour prendre l’avion de Xieng Khuang à 7:45 heures. Le chauffeur
vient me prendre à la maison à 6:00 heures. Nous passons prendre Dr Phone chez
elle et filons sur l’aéroport Watay de Vientiane. Les formalités passées, nous
attendons en salle d’attente… quatre heures ! La raison invoquée pour ce long
retard est que Xieng Khuang est encore plongé dans le brouillard et l’avion ne
pourrait pas y atterrir. En attendant, la Lao Aviation a envoyé notre avion sur
Phnom Penh! Enfin nous décollons vers midi et demi dans… un Yak 7!
Dire que nous avions choisi ce trajet précisément pour éviter le Yak et prendre
un ATR! Quoi qu’il en soit, le voyage est court (30 mn) et sans encombre.
Je suis toujours très étonné de voir qu’au Laos – pays pauvre par excellence –
tout le monde semble pouvoir se permettre l’avion. On voit ainsi les paysans
monter à bord avec leurs poules et autres volailles dans les costumes traditionnels les plus
bigarrés. Un des bons côtés de la démocratisation des voyages
aériens?
23 mars 2013
Bad feelings
[Site 2, camp de réfugiés cambodgiens, frontière khméro-thaïlandaise, 1988].
On m'appelle sur le canal d'urgence: c'est la déléguée de la Croix Rouge internationale qui m'informe qu'un homme déchaîné est en train de détruire des maisons et menacer les habitants dans une section du camp de Dong Rek. Je me précipite sur le lieu de l'incident, que je trouve facilement par l'attroupement qui s'est fait autour de la scène. Je fends la foule et peux alors voir au centre, un homme dans la trentaine, vraisemblablement intoxiqué, le visage torturé de grimaces menaçantes, qui brandit une énorme massue. J'aperçois derrière lui plusieurs habitations détruites; il faut dire que ces petites cahutes de bambou ne sont pas non plus très robustes.
Depuis quelque temps nous avions remarqué des sautes de violence liées à l'alcool dans le camp. Mais c'est par accident que nous en avions compris la cause: c'est en effet en investiguant sur le vol mystérieux d'organophosphates que nous utilisions dans la lutte contre la dengue, que nous avions découvert que les gens mélangeaient leur alcool de riz local avec cet insecticide …pour le rendre plus fort! Cela faisait de véritables ravages sur le cerveau.
On m'appelle sur le canal d'urgence: c'est la déléguée de la Croix Rouge internationale qui m'informe qu'un homme déchaîné est en train de détruire des maisons et menacer les habitants dans une section du camp de Dong Rek. Je me précipite sur le lieu de l'incident, que je trouve facilement par l'attroupement qui s'est fait autour de la scène. Je fends la foule et peux alors voir au centre, un homme dans la trentaine, vraisemblablement intoxiqué, le visage torturé de grimaces menaçantes, qui brandit une énorme massue. J'aperçois derrière lui plusieurs habitations détruites; il faut dire que ces petites cahutes de bambou ne sont pas non plus très robustes.
Depuis quelque temps nous avions remarqué des sautes de violence liées à l'alcool dans le camp. Mais c'est par accident que nous en avions compris la cause: c'est en effet en investiguant sur le vol mystérieux d'organophosphates que nous utilisions dans la lutte contre la dengue, que nous avions découvert que les gens mélangeaient leur alcool de riz local avec cet insecticide …pour le rendre plus fort! Cela faisait de véritables ravages sur le cerveau.
27 oct. 2012
Laissez-dire…
J’étais de retour à Bangkok, en période de soudure entre deux missions, et mon visa pour la Thaïlande expirait dans quelques jours. Il m'en fallait vite un nouveau. Comme beaucoup dans cette situation, je décidai de sortir du royaume pour quelques heures, le temps d’obtenir un nouveau visa. Le plus facile à l’époque, c’était de franchir la frontière malaisienne, dans le sud. Après une longue nuit de train, j’arrivai donc au consulat de Thaïlande de Penang, en Malaisie. J’y déposai aussitôt ma demande de visa et mon passeport, et descendis en ville me chercher une petite chambre pour la nuit. La loi thaïlandaise stipulait en effet que le consulat se devait de répondre aux demandeurs de visa dans les 24 heures. Une seule nuit à Penang suffisait donc avant de remonter sur Bangkok. Je trouvai assez vite dans le quartier chinois un petit hôtel, spartiate, mais propre et pas cher, tenu par un vieux Chinois sympathique qui baragouinait quelques mots d’anglais. Dès mon arrivée, il réclama mon passeport pour le "check-in". Que faire? Sans passeport pas d’hébergement possible, c’est la loi. Et mon passeport, je venais donc de le déposer au consulat de Thaïlande. Il me vint une idée : l'air de rien, je sortis mon passeport diplomatique onusien*, que par chance j’avais gardé sur moi, et lui tendis. Il le prit, regarda perplexe sa couverture bleu ciel inhabituelle puis, me fixant du regard avec un air admiratif me fit : « -Ah, vous êtes des Nations Unies… Hmm… un grand pays!…[puis, secouant tristement la tête ajouta] …dommage qu'il soit toujours en guerre! »
__
* de son vrai nom le « Laisser-Passer
de l’Organisation des Nations Unies (ONU) ».
Période
Post-UNTAC, 1993
![]() |
Dans la petite chambre de l'hôtel du vieux chinois
de Penang
|
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