A l'intention des jeunes de 7 à 77 ans qui contempleraient l'idée de s'engager dans l'humanitaire international; ces petits témoignages, très anecdotiques et sans prétention, n'ont d'autre objectif que d'apporter une petite touche de vécu à leur orientation...
L'heure était grave. Pendant la nuit trois de nos collègues avaient été tués lors d'une attaque des Khmers Rouges dans le district de Siem Reap, et la situation restait très tendue sur place. Le superintendant Joe Dowling, commandant des forces de police civiles de l'APRONUC dans la province m'appelle alors pour une mission très spéciale: "- Stéphane, j'ai un problème: après l'attaque de la nuit dernière, trois de nos hommes postés là-bas, des gendarmes algériens, sont rentrés sur la capitale provinciale et refusent de retourner à leur poste. J'ai besoin de discuter avec eux, mais ils ne parlent pas l'anglais; en revanche ils parlent très bien le français, peux-tu venir m'aider à traduire, s'il te plaît?". Naturellement, je m'exécutai sur le champ et rejoignis le superintendant dans son bureau. Là, trois gendarmes algériens étaient assis et attendaient le traducteur, que j'étais à cette heure. Ils étaient ravis de trouver un français qui allait enfin les aider à se faire comprendre.
Et la conversation se déroula ainsi:
- Superintendant Dowling: "Messieurs, suite à cette attaque de la nuit dernière, je comprends tout à fait votre inquiétude, mais il vous faut retourner à votre station…"
- Un gendarme algérien: "…mais, mon colonel, c'est beaucoup trop dangereux…"
- Superintendant Dowling: "Mais comprenez-vous l'embarras de la situation? Tous vos collègues civils de la composante électorale sont encore là-bas, et vous, la police civile de l'APRONUC, avez fui et refusez d'y retourner, c'est tout même très gênant…"
- Le gendarme algérien:"je comprends bien, mon colonel, mais c'est beaucoup trop dangereux…"
- Superintendant Dowling:"…mais, Messieurs, il y a les soldats de l'APRONUC sur place pour vous protéger [faisant référence au bataillon bangladeshi qui stationnait dans le district]…"
- Le gendarme algérien [sursautant et ouvrant de grands yeux ronds]: "Eux, mon colonel?!!! Eux? Nous protéger? …mais ils ont encore plus peur que nous!"
- Superintendant Dowling [un peu agacé]: "…comment pouvez vous dire ça? Ce sont des soldats!"
- Le gendarme algérien: "ah bah, c'est facile, mon colonel, regardez, pas plus tard qu'hier après-midi, un camion est passé dans la rue, et un de ses pneus a éclaté… et bien, au bruit de l'explosion, les soldats bengladeshis ont tous détalé!"
- Superintendant Dowling [visiblement gêné et tentant d'être compréhensif]: "…voyons, un pneu de camion qui éclate, ça fait un peu comme le bruit d'une grenade qui explose, non? Ils ont du croire à une attaque, et sont vite partis prendre une position défensive…"
- Le gendarme algérien [outré]: "…mais, mais, Mon Colonel, moi je suis gendarme… je suis aussi militaire!…, et je peux vous dire …que quand on prend une position défensive ,,,on n'oublie pas ses chaussures et son fusil derrière!"
[end of story]
Période: APRONUC, Siem Reap, 1993 - Inspecteur des Droits de l'Homme
J'étais ce jour-là en mission dans la province très reculée de Rattanakiri. Avec montagnes et jungles à souhait, son survol à basse altitude était un vrai plaisir (NB. pour le contexte, voir en fin de texte). Peuplée de nombreuses ethnies montagnardes isolées, la province était alors connue pour son accès très difficile (Cliquer ici pour en savoir plus sur cette région).
Nous atterrîmes, le pilote, les deux soldats australiens qu'on m'avait flanqués et moi, tôt dans l'après midi à Banlung, la capitale; une espèce de gros bourg aux habitations de bois et bambou avec seulement quelques bâtiments en béton. Après quelques heures à remplir à bien ma mission, rencontrant tour à tour militaires, policiers et la population, il était déjà l'heure de repartir. En traversant le hall du QG, je remarquai en marge du va-et-vient très animé du personnel onusien, une jeune khmère, au regard implorant; elle tenait dans les bras un bébé manifestement très souffrant, en pleine détresse respiratoire; sans aucun doute en train de mourir… je me renseignai et on m'indiqua que rien ne pouvait être fait à Rattanakiri pour le sauver. Au mieux, il faudrait transporter le bébé à l'hôpital de Stung Treng, mais celui-ci est à quelque douze heures de pistes cabossées d'ici. Et il y avait peu de chance que l'enfant survit à un tel périple! Je demandai alors au pilote si nous pouvions le prendre avec nous et passer par Stung Treng sur notre chemin du retour vers Phnom Penh. Le pilote était très sympa, mais les ordres étaient là, très stricts: l'accès aux hélicoptères de l'APRONUC était exclusivement réservé au personnel de l'APRONUC. Je suggérai de solliciter quand même une autorisation spéciale du QG; on me répondit avec embarras que c'était impossible; que toutes les requêtes qui avaient été faites en ce sens dans le passé avaient été rejetées. Je passai quand même voir les officiers de transmission, ces hollandais responsables des transports aériens de l'APRONUC, et passai un appel radio au QG demandant l'autorisation de transporter un enfant cambodgien dans un état grave, avec ses parents, à l'hôpital de Stung Treng. On me rappela les ordres. J'insistai. On me répondit alors par un "stand by, Sir…". J'attendis donc, mais aucune réponse ne vint. Finalement, le pilote m'avertit qu'il allait se faire trop tard et qu'il nous fallait redécoller au plus vite. Il se remit aux commandes de l'appareil et les deux soldats australiens et moi remontâmes à bord. [Prière]… et puis… impossible de décoller! Un gros orage de mousson éclata et après une tentative avortée de décollage, le pilote abandonna; il était beaucoup trop risqué de repartir par ce temps. Nous aurons donc à passer la nuit à Banlung.
Entre temps j'avais réussi à faire envoyer la maman du petit malade chez une jeune médecin volontaire irlandaise de Médecins du Monde, dont je venais tout juste d'apprendre la présence dans le village. Quelques relents de mes cours d'urgence de Bioforce me revenaient en effet à l'esprit, qui me rappelaient que les évacuations aéroportées, y compris en hélicoptère, étaient déconseillées pour certaines urgences, notamment les pathologies respiratoires. Je voulais donc m'assurer auprès d'un médecin que l'enfant fût bien transportable. En attendant, toujours aucune réponse du QG n'arrivait quant à l'autorisation de son transport.
Le pilote et moi trouvâmes le seul et unique hôtel de la ville, un peu à l'extérieur, et nous déposâmes nos sacs dans une chambre commune. L'"hôtel" était très vétuste et simplement équipé du strict minimum. Je me souviens que nous prîmes notre dîner en compagnie de deux jeunes volontaires québécois (de la composante électorale de l'APRONUC), ravis de trouver un peu de compagnie en ce lieu si isolé. En fin de dîner, panne de courant! (générateur à court de carburant?) Nous nous retrouvâmes dans le noir complet, et c'est donc en tâtonnant les murs et en nous fiant à notre mémoire que nous retrouvâmes notre chambre à travers les couloirs. Je me souviens dans la chambre avoir aussi retrouvé mon lit à tâtons, soulevé la moustiquaire et m'être glissé dessous sans trop savoir… Or, dessous c'était un matelas de mousse, humide, qui sentait le moisi à plein nez… Rattanakiri étant une province impaludée, je m'efforçai de bien border la moustiquaire tout autour du matelas avant de m'endormir. Tout cela pour me rendre compte au lever du jour que la moustiquaire était trouée de part en part!… (Dieu merci, je n'ai toutefois pas attrapé de palu!)
Au matin, le pilote et moi étions en train de prendre le petit déjeuner frugal de l'hôtel, quand un soldat australien vint à moi me salua et au garde-à-vous m'annonça: "Sir, you've got greenlight to transport the child!". J'étais aux anges, ma prière avait été exaucée! Je pouvais donc évacuer l'enfant sur l'hôpital avec notre hélicoptère.
Nous retournâmes donc illico à l’hélico (ça sonne bien non?), au QG provincial, où je retrouvai la jeune maman, et le papa, dans le hall. Leur bébé était encore en vie et le médecin le jugeait transportable. Nous montâmes donc les deux soldats australiens, la maman, le papa, le bébé et moi. Mais pour ce petit hélicoptère c'était déjà trop de monde. Le pilote tenta par trois fois de décoller, en vain. Je commençai à désespérer de pouvoir transporter ces pauvres gens quand un des soldats australiens se sacrifia et décida de descendre. Il prendra le prochain vol pour Phnom Penh. Nous pûmes enfin décoller. Je me souviendrai toujours du regard de ces parents voyant le sol s'éloigner… des yeux ronds, une expression mélangée de peur et d'émerveillement; le regard alternant sans cesse entre le paysage et le visage de leur bébé souffrant.
Le pilote avait averti l'hôpital de Stung Treng de notre arrivée et on nous avait assuré qu'une ambulance attendrait à l'aéroport. Celle-ci était là en effet à notre atterrissage. Mais dès notre arrivée, l'officier médical indien de l'hôpital de l'APRONUC de Stung Treng, qui était venu avec l'ambulance, fit une moue réprobatrice lorsqu'il vit la maman et l'enfant descendre de l'appareil, et sur un ton de reproche me lança: "-Sir, sorry, we were not informed it was for a "local", we cannot treat "locals", we are exclusively mandated to treat the UNTAC personnel. Sorry Sir, I cannot carry these people" [-Monsieur, je suis désolé nous n'étions pas informé qu'il s'agissait d'un "indigène", nous ne pouvons pas soigner les indigènes, nous ne sommes mandatés qu'à soigner le personnel de l'APRONUC. Je suis désolé, Monsieur, je ne peux transporter ces gens"]. J'étais estomaqué. J'insistai, mais rien n'y faisait; "les ordres sont les ordres"…. Je demandai alors à voir un officier supérieur indien pour en discuter. Il accepta et laissant le pilote et le soldat australien derrière moi, je montai avec les parents et l'enfant dans l'ambulance et nous filâmes sur l'hôpital à une quinzaine de minutes de piste de là. Là, je négociai avec les officiers indiens, qui sur ma longue insistance finirent par accepter de pourvoir au moins aux médicaments nécessaires, mais sous condition que l'enfant soit traité dans l'hôpital cambodgien, et non pas celui - bien mieux équipé - de l'APRONUC. L'enfant devra donc être traité par le personnel médical cambodgien local. La mort dans l'âme, j'acceptai le deal, et regardai désespéré autour de moi l'état de l'hôpital dans lequel nous étions: la chambre aux murs couverts de crasse, de moisi et de sang, un lit bancal et rouillé sans matelas, une perfusion qui pendait encore dans le vide, avec le cathéter - reposant à-même le sol - d’où perlaient encore des gouttes de sang… quelle misère! Comme je devais reprendre mon vol au plus vite, je demandai à voir sur le champs le médecin cambodgien responsable. Après quelque 20 minutes d'attente interminables, un médecin cambodgien arriva enfin: couvert de bijoux, bagues, montre en or, pendentifs, vêtu d'une chemise de luxe impeccable, et arborant un sourire commercial jusqu'aux oreilles. La caricature même du médecin qui ne s'enrichit que sur le dos de ses patients… Il feignit de se préoccuper de la santé de l'enfant, mais je sentais bien que la compassion n'y était pas et qu'en d'autres termes, l'enfant, de parents pauvres, était condamné. En désespoir de cause, je glissais discrètement de l'argent dans la main de la maman, et m'apprêtai à partir, toujours très inquiet pour l'enfant. Il est évident qu'il n'était pas en de bonnes mains et les chances de le voir mourir ici étaient bien grandes. J'étais alors sur le parvis de l'hôpital, surplombant la rue, adressant une dernière prière pour cet enfant avant de partir quand je vis une "barang" (une étrangère occidentale en Khmer) passer au bas de la rue… je me précipitai sur elle, et qu'elle ne fut pas ma surprise de reconnaître …Judy! Cette infirmière de l'ONG chrétienne YWAM que j'avais bien connu dans le camp de réfugiés de Site 2. Mais que faisait-elle donc ici dans ce trou perdu!!? Nul temps de chercher à comprendre ni de faire de grandes retrouvailles, je lui expliquai rapidement la situation, et elle me promit de suivre personnellement le cas de cet enfant… Quelle soulagement! Chacun lira cette histoire comme il le voudra. Pour ma part, je ne peux m'empêcher de voir en son déroulement l'exaucement de prières successives…
Une anecdote parmi tant d'autres.
[Épilogue: quelques semaines plus tard, je reçus des nouvelles de l'enfant par Judy: il allait beaucoup mieux, et allait bientôt rentrer chez lui…si tout s'est bien passé, il devrait avoir 17 ans aujourd'hui.]
Le contexte: j'étais alors chef de l'unité du plan de sécurité au siège de l'APRONUC à Phnom Penh. À ce titre je me devais de préparer un mécanisme d'évaluation de la sécurité du personnel onusien et organiser la gestion des données relatives à la sécurité dans un pays encore en guerre. Ceci afin d'élaborer un plan de sécurité détaillé, réaliste, pratique et efficace.
Naturellement la meilleure approche pour un tel travail était de se reposer sur les observations de terrain, en plus d'élaborer un réseau d'information inter-unités. Il était aussi essentiel que je conduisis mes propres missions de terrain. Pour ce faire, on m'avait affrété un petit hélicoptère Bell, piloté par un australien sympa, et avec lequel j'allais visiter les provinces, surtout les plus reculées du pays - Ratanakiri, Mondul Kiri, Stung Treng, Preah Vihear, etc. Au delà des postes officiels de l'ONU parsemés dans le pays, je pouvais aussi, lors de ces survols à faible altitude, demander à tout moment au pilote d'atterrir ou bon me semblait; je rencontrais alors immédiatement sur place la population et/ou le personnel onusien stationné là et les interrogeais - de manière informelle, pour de pas les inquiéter, mais suivant un questionnaire très précis afin d'évaluer tous les aspects sécuritaires du lieu (attaques des Khmers Rouges, mines, bandits, etc.). Avec l'habitude et le questionnaire bien rodé, une petite heure suffisait en général pour repartir avec la moisson d'informations nécessaire et une idée assez précise de la situation du coin. Je faisais alors un relevé avec le GPS militaire qui m'avait été remis pour situer très précisément le lieu ou l'enquête avait été menée, et nous redécollions sur le champ. Compte tenu de l'omniprésence des mines antipersonnel disséminées un peu partout nous nous arrangions en général pour atterrir dans les cours d'école. Il nous fallait alors faire extrêmement attention à ce que les enfants, surexcités à la vue de ce drôle d'oiseau, ne s’approchassent pas trop des pales de l’hélico.
J'ai occupé ces fonctions de sécurité plusieurs mois jusqu'à ce que ma demande d'intégration de la composante des droits de l'homme fut acceptée, et que je pus alors officier en tant qu'inspecteur des droits l'homme dans la province de Siem Reap.
(Periode: UNAMIC-APRONUC, Cambodge 1992-1993 - Chief of Security Planning Unit)
[Pour mieux situer le contexte, lire plus bas le billet précédent sur le même sujet « Les armes, les armes, les armes… »]
Certes le fait d’avoir été témoin de très nombreuses fois – de trop nombreuses fois ! – de drames liés aux armes m’avait déjà bien sensibilisé au problème de leur usage abusif, mais c’est en revenant au Cambodge et en m’y re-installant pour 4 ans de plus, dans un pays dorénavant en grande partie pacifié, que j’observai quelque chose de beaucoup plus insidieux et plus grave encore: l’omniprésence des armes, notamment des armes de guerres légères (armes de poing, armes automatiques, mines, grenades, lance-roquettes, etc.) paralysait de manière totalement insinue le développement du royaume. En effet, leur présence, réelle ou même simplement supposée, constituait un frein formidable a l’épanouissement d’une société civile, décourageait les initiatives, dissuadait tout système de justice digne de ce nom ; en un mot elle interdisait l’instauration d’un Etat de droit indispensable a un développement harmonieux et équitable. Bien sur il y avait d’abord tous ces soldats, dorénavant désœuvrés, sans revenus, et dont la seule "compétence" était de savoir manipuler les armes …un outil de travail qu’ils n’étaient certainement pas prêts d’abandonner puisqu’il représentait leur seul moyen d’obtenir les revenus nécessaires à leur survie et celle de leurs familles : check points illégaux avec moult extorsions des automobilistes à tous les coins de rue, soldats le jour et bandits la nuit, intimidation des policiers et des juges, expropriations forcées de paysans pour s’installer sur les terrains arables, etc.
Mais même si le plus gros problème constituait sans aucun doute cette masse d’armes aux mains de militaires, policiers et miliciens indisciplinés, souvent saouls, et anxieux de leur avenir après démobilisation, la présence massive d’armes de guerre au sein de la population civile constituait un tout aussi grand défi au développement. Quand les querelles de voisinages, voire conjugales, se résolvent à la Kalachnikov, quand tout individu désirant faire valoir ses droits se fait menacer, voire exécuter en pleine rue, ou bien quand tout rival peut se payer police et juges pour obtenir gain de cause ou entière impunité… puisque les juges doivent trancher sous menace de mort, il est illusoire de penser à développer.
Réalisant avec de plus en plus d’acuité cette pression débilitante des armes sur la société et sur le développement du pays, je ressentais comme un besoin pressant de l’écrire. Un peu comme le devoir de tirer le signal d’alarme dans le train quand on sait l’accident imminent.
Je décidai donc de coucher sur papier un plaidoyer synthétique que j’intitulai « Disarming, THE priority in Cambodia» [désarmer LA priorité au Cambodge] et l'envoyai au Phnom Penh Post (PPP). Son éditeur en chef me répondit par retour du courrier : il trouvait l’article bon, et allait donc le publier tel quel dans le prochain numéro. Ce qu’il fit en effet quelques jours plus tard (c’est un hebdomadaire) (Lire l'article). Ce qu’il ne m’avait néanmoins pas dit c’est qu’il en avait quand même changé le titre par un autre plus aguicheur ; ainsi mon «Disarming, THE priority in Cambodia» devint un «Ban the Gun» (Interdisons les armes !) réducteur et trompeur. Ce changement de titre, tout aussi anodin qu’il put paraître, fut en vérité désastreux, car les lecteurs appréhendaient désormais l’article avec cette idée que je préconisais bêtement l’interdiction pure et simple des armes [ce que je ne pouvais manifestement pas faire, notamment après avoir été témoin du massacre par les Khmers Rouges des Vietnamiens du village lacustre de Chong Kneas sur le Tonle Sap en 1993, quelques jours après que ces pécheurs eurent été désarmés par l’ONU ; voir plus tard l’article sur cette tragédie].
Cela me valut bien des insultes dans le courriers des lecteurs, des les prochains numéros du PPP, de la part de partisans de la liberté de possessions des armes par les citoyens! Naturellement il s’agissait de lecteurs des Etats-Unis (la fameuse National Riffle Association y est si vigilante!) mais aussi d'un allemand résidant au Cambodge [une petite enquête m'indiqua par la suite que ce monsieur qui me traitait si allègrement de stupide et tentait de démonter chacun de mes arguments n’était autre qu’un instructeur d’armes de guerres dans un stand de tirs a Phnom Penh…].
J’avoue que les premières lettres, par leur violence et leur méchanceté, me choquèrent et me blessèrent. Je décidai toutefois d’attendre que les émotions retombent pour reprendre la plume. Je voulais développer un débat aux argumentations construites et dénué d’animosités. Ces échanges durèrent alors plusieurs semaines, le journal jouant le jeu et publiant toutes les lettres semaines après semaines dans son courrier des lecteurs (voir quelques unes des réactions: 1, 2, 3, 4, 5, 6).
Avec ce premier article, publié sur une pleine page de ce grand journal national anglophone, puis tous ces échanges animés sur la question, je devins, un peu malgre moi, le chantre du désarmement sur la place publique du Cambodge. C’est à ce titre qu’un jour un petit groupe de volontaires vint a moi pour me proposer de joindre un groupe de réflexion et de travail, qu’ils voulaient constituer, pour promouvoir la réduction des armes au Cambodge. Je m’y joignais volontiers et nous commençâmes des remue-méninges (« brain storming ») réguliers sur les meilleures actions a entreprendre pour atteindre le but que nous nous étions fixé de réduire considérablement et de manière volontaire la présence des armes dans le Royaume. Il y avait là une petite dizaine de volontaires, américains, britanniques, danois, et bien sûr cambodgiens ; tous très motivés et plein d’idées. Nos réunions et l’organisation du groupe étaient soutenues par la MCC, une organisation pacifiste mennonite.
Nous nous efforçâmes alors de travailler le plus étroitement possible avec les autorités locales, tout en gardant jalousement notre indépendance : une gageure dans un pays au sortir de la guerre, doté d’un gouvernement autoritaire, qui ignorait totalement ce que pouvait être la société civile, et le rôle que celle-ci pouvait jouer. Finalement, après de nombreux pourparlers avec les officiels du Gouvernement, de l’armée et de la police, nous réussîmes à convaincre le Premier Ministre d’organiser pour la première fois au Cambodge la première destruction publique d’armes restituées volontairement. L’événement était très symbolique dans ce pays si longtemps en guerre, et les médias y prêtaient donc grande attention.
La veille de la cérémonie, un représentant de notre petit groupe de travail m’appela pour m’annoncer que compte tenu du rôle pionnier qu'il leur semblait j’avais joué dans les médias pour la sensibilisation au problème des armes, il me revenait de faire le discours au nom du groupe le lendemain lors de la ceremonie, en présence des plus hautes autorités de l’Etat. Honoré sans doute, mais surtout très nerveux, je m’attelai aussitôt à la tache et écrivis le discours pendant la soirée et une partie de la nuit. Il me semblait important de souligner la symbolique de la destruction des armes, mais aussi, voulant faire les choses au plus complet et au plus honnête possible, de souligner dans le discours les manquements du Gouvernement …et certaines autres choses qui pourraient ne pas lui plaire… et ce, devant le Premier Ministre en personne ! La précaution était donc de mise tant dans le ton que la tournure des phrases…
Le lendemain, je me rendis donc au Stade Olympique où se déroulerait la cérémonie en très grande pompe. Le stade était plein à craquer, même si une grande partie du public était très probablement constituée d’étudiants qui avaient été réquisitionnés pour la claque… Tout le beau monde était là: le Premier Ministre Hun Sen, le ministre de l’intérieur, le Gouverneur de Phnom Penh, etc.
La cérémonie commença, avec son lot de discours officiels. Lorsque vint mon tour, je me levai et m’avançai vers le micro dans un état second, les jambes en coton... J’étais mort de trouille ! Face à une foule immense, bruyante et grouillante, et le dos tourné aux plus hauts dignitaires du pays… L’expérience pris alors le dessus : ayant découvert lors de mes années sur "la frontière" les effets physiologiques du stress et de la peur (bombardements, rafales, grenades, etc.), et appris peu à peu à en contrer les effets pour reprendre le contrôle de soi, je tâchai de m’appliquer à respirer lentement, à contrôler la lenteur de mes gestes, à moduler ma voix et le rythme de mon discours… A ma plus grande surprise, dès la première pause de ma première phrase, le public répondit par une acclamation. Et à la fin de chaque phrase ces acclamations reprenaient. Même s’il s’agissait très certainement d’acclamations d’étudiants qui s’amusaient a jouer la claque, je me sentais porté par ces clameurs, et rassuré, je pus lire posément tout le discours jusqu'à sa fin, ...mais non sans avoir les jambes tremblant à tout rompre. C’est évident, je n’étais pas aussi fier que le Général de Gaulle qui - dans ce même stade olympique, et à cette même estrade - il prononça son discours historique en 1966.
Lorsque enfin tous les officiels descendirent les gradins pour lancer la destruction des quelque 4000 premières mitraillettes sous les chenilles des bulldozers, le Premier Ministre et le Gouverneur de Phnom Penh passèrent devant moi, le Gouverneur Chea Sophara me glissa un « très bon discours ! » ; j’avoue que je n’ai jamais trop su comment prendre ce compliment de sa part.
L’événement fut couvert massivement par les médias nationaux et internationaux (voir quelques articles en français sur l’événement, suite de cet article, et suite) ; des amis qui écoutaient la BBC ce jour-là me dirent leur surprise de reconnaître ma voix. La surprise était d’autant plus grande que j’avais mené toutes ces petites initiatives contre les armes de manière tout a fait personnelle, alors qu’on me connaissait dans le pays surtout pour mes engagements professionnels en faveur de la santé publique.
Cette cérémonie fut suivie de nombreuses autres destructions publiques d’armes, y compris dans plusieurs provinces du Royaume, avec ou sans couverture médiatique. Le mouvement était lancé; c’est ce que nous avions souhaité…
Certes ce ne fut qu’une goutte d’eau; et aujourd’hui encore je crois toujours que trois des plus grands fléaux du monde sont l’industrie du pétrole, le trafic de drogues… et le commerce des armes!
Lorsque je préparais mon brevet de secouriste, il y a quelque 30 ans, notre instructeur nous avait dit cette chose qui m'avait marqué: "lorsque vous arrivez sur un accident, ne vous précipitez pas vers le blessé qui crie le plus fort; si il crie, c'est qu'il a encore de l'énergie a revendre, ceux qui ont le besoin le plus urgent de vous, ce sont ceux que vous n'entendez pas, qui sont probablement inconscients et sont peut-être en train de glisser vers la mort. Trouvez les, et occupez vous d'eux d'abord!"
Cette phrase m'est revenue à propos lorsque je tentais de tirer des leçons d'expériences humanitaires plus larges: elle contient en effet plus d'enseignement et de sagesse qu'il n'en parait au premier abord. En missions humanitaires, nous sommes en effet souvent assaillis par les appels au secours, voire tout simplement les demandes d'aides en tous genres, et la tentation est grande d'y répondre en commençant par celui ou celle qui crie le plus fort ou insiste le plus… ou simplement sait le mieux comment accéder aux aides: ceux qui sont proches des agents humanitaires, qui parlent l'anglais (et peuvent donc mieux communiquer avec les étrangers), etc. Or, la réalité est telle, que le plus souvent, ceux qui sont le plus dans le besoin sont précisément ceux qui ne viennent pas à nous. C'est donc à nous de les trouver.
Ainsi ces programmes alimentaires des agences humanitaires dans les écoles pour lutter contre la malnutrition sont-ils bien sûr les bienvenus; mais il ne faudra pas oublier que les enfants les plus nécessiteux sont précisément ceux qui ne peuvent même pas venir à l'école: handicapés, petites filles gardées à la maisons pour les tâches ménagères, enfants exploités dans les usines, etc. Ainsi aussi ces programmes de "participation communautaire" où les humanitaires réunissent les habitants des villages pour discuter en longueur de leur besoins, pour leur santé, pour leur développement, pour leurs micro-crédits, etc; mais les plus nécessiteux, ceux que l'on prétend souvent vouloir aider en priorité, sont précisément ceux qui ne peuvent participer à ces réunions, trop occupés qu'ils sont à d'abord chercher à manger pour la journée. Ils ne peuvent tout simplement pas se permettre de perdre une demi-journée à converser avec des ONG sur leurs besoins…
Ainsi, de même que les secouristes doivent être capables de reconnaître ceux des blessés qui nécessitent les soins les plus urgents, les agents humanitaires se doivent aussi de posséder pour compétence première celle de savoir identifier les communautés qui sont le plus dans le besoin, et les atteindre. Aujourd'hui, et ce depuis les années 80, les ONG affirment s'être "professionnalisées"; certes elles se gèrent dorénavant comme des entreprises, avec campagnes de marketing préalables et recrutement de techniciens spécialisés. Mais ce qui devrait être la réelle marque de leur professionnalisme c'est cette capacité à évaluer les besoins des populations, à identifier les plus nécessiteux, et la maîtrise de techniques pour les atteindre.
Parce que les souffrances les plus grandes sont indicibles, et donc silencieuses.
Siem Reap, jour de l’an 1993. Ce soir je suis invité par le Secrétaire d’Etat à la Défense français Jacques Mellick pour une réception au régiment de la Légion Étrangère ; il vient fêter le nouvel an avec ses troupes ; c’est sympa, mais ça me dit trop rien, je ne suis pas très "réceptions". Finalement, vers 22h00 je décide d’aller faire un tour à l’hôpital de la ville. Il est presque vide, tout le personnel est parti faire la fête, les patients qui le pouvaient sont rentrés chez eux, seuls les cas graves sont encore là. En déambulant dans les couloirs sombres et tristes de l’hôpital, j’observe sans trop savoir ce que je cherche. J’entre dans un service, et tombe sur un petit groupe de gens entourant une jeune fille. Celle-ci se tord de douleur. Manifestement elle vit un véritable martyr. Quand on connaît le stoïcisme traditionnel des Khmers, on sait reconnaître quand ils ont atteint les extrêmes de la douleur. A ses cotés, sa maman est transie de chagrin. Je l’interroge ; elle me raconte : « on ne sait pas ce qui s’est passé... nous étions dans la maison, en train de manger, quand soudain la petite s’est effondrée, tordue de douleur... on s’est rendu compte alors qu’elle venait de prendre une balle perdue dans l’aine… ». Personne ne sait qui a tiré ni pourquoi, tout ce que l’on a compris c’est que la balle a traversé le mur de bois de la maison avant d’atteindre la petite fille. Un médecin passe, ausculte brièvement l’enfant, puis repart. Qu’il est dur de se sentir si impuissant face à de telles souffrances innocentes ! Je suis rentré à la maison la mort dans l’âme, avec encore moins l’envie de faire la fête. Le lendemain je m’enquis de la santé de la fillette ; elle était morte dans la nuit dans d’atroces souffrances…
Prison provinciale de Siem Reap (1993) (voir photos) – J’effectue une de mes visites surprises de la prison, vérifie les dossiers, fais l’appel des prisonniers dans la cour, vérifiant qu’aucun détenu n’a disparu ou n’a été torturé. Dans le cas contraire, je demande des comptes au directeur de la prison et cherche les actions correctives , etc. Je passe ensuite aux entretiens confidentiels, en cellule privée, de quelques prisonniers afin de vérifier par moi-même les détails et la véracité de leurs dossiers. J’interroge alors un jeune détenu de 19 ans : il est très sympathique, un peu timide mais souriant et je me demande ce qu’il a bien pu faire pour se retrouver ici. Il m’explique : « ben voila, c’était à une fête de mariage, on s’amusait bien, j’ai beaucoup bu, et alors que j’étais complètement saoul, j’ai pris la mitraillette de mon frangin, ...et j’ai tiré dans la foule. Je ne me souviens de rien, mais ...j’ai tué quatre personnes. Je suis condamné à 19 ans de prison ».
Site 2, Camp de Nong Chan (1988) : je passe à l’hôpital de Ban Sangne, pour enquêter sur une triste affaire dans laquelle un jeune enfant a été tué. L’enfant mort est là, dans les bras de sa mère, qui verse des larmes en silence. Son jeune garçon a toute la tête enveloppée dans un gros bandage au travers duquel pointe encore une grosse tache de sang. Le médecin hollandais m’explique que la moitié de la tête a été emportée par l’explosion et que même mort, il était préférable que la famille ne voit pas dans quel état est son visage. Je fais monter la maman, son fils défunt dans les bras, à coté de moi à l’avant du pick-up, et je la ramène doucement et en silence chez elle. Ces souffrances sont incommensurables, et je ne sais que lui dire… Je la dépose chez elle.
J'enquête, interroge des témoins, et on me raconte alors ce qu’il s’est passé : les parents avaient eu une petite querelle de voisinage, comme il n'est que trop fréquent dans les camps, compte tenu de l’extrême promiscuité dans laquelle les réfugiés (sur)vivent. Mais cette fois, pour se venger, le voisin a trouvé l'astuce: il a déposé une grenade, ostensiblement, dans le jardin de son voisin, sachant bien que le petit garçon de celui-ci ne manquera pas de jouer avec et de tirer la goupille…
Un jour, alors que je marchais dans les travées du camp, je tombai sur une petite fille totalement défigurée; je ne l'identifiai d'ailleurs comme "fille" que parce qu'elle portait une petite robe. Curieux de savoir ce qui l'avait si affreusement mutilée, j'interrogeai la mère: celle–ci m'expliqua que lorsque la petite était encore tout bébé, la moustiquaire en nylon au-dessus son lit avait prit feu et était tombée sur elle, lui brûlant profondément les chairs, notamment du visage et des bras*. Elle s'appelait Oeup et avait 5 ans. Lui demandant si elle allait à la crèche comme les autres enfants de son âge dans le camp, la maman me répondit avec tristesse que l'école l'avait refusée à cause de son apparence. Quelque peu outré, je lui demandai alors si elle voulait bien que nous allions ensemble voir la directrice de la crèche pour tenter de la persuader d'accepter la petite Oeup dans son établissement, et lui permettre de vivre une vie sociale normale. La maman accepta. Nous montâmes dans ma voiture et partîmes sur le champ pour la crèche. Là, prenant Oeup dans mes bras (la photo) je rencontrai la directrice et lui demandai pourquoi la petite avait été refusée dans son établissement. La directrice m'expliqua avec moult larmoiements qu'elle voudrait bien l'accueillir, mais que les autres enfants en avaient peur, et que "...rien que de la regarder, ils en vomissaient". Je posai la petite à terre, et poursuivis ma discussion avec la directrice, qui n'en démordait pas. Soudain, en me retournant, que vis-je? La petite Oeup en train de jouer en toute tranquillité avec quelques nouveaux copains… je me tournai alors vers la directrice et lui demandai avec un sourire "-alors, il y a un problème?". Manifestement gênée, elle me répondit, "-…euh, apparemment non." "-alors vous la prendrez dorénavant?" "-oui, oui, pas de problème". Nous quittâmes l'établissement. Je redéposai la maman, heureuse, chez elle, l'invitant à me prévenir immédiatement si la petite Oeup était encore injustement rejetée à d'autres activités collectives des enfants de son âge. Elle acquiesça et nous nous séparâmes.
L'humanitaire, c'est aussi traiter de l'exclusion …et pour ça, nul besoin d'aller à l'autre bout du monde!
* J'étais alors loin de me douter que quelques quinze années plus tard, alors directeur du projet de lutte contre la malaria de l'Union Européenne au Laos, passant commande de centaines de milliers de moustiquaires, son visage me reviendrait en mémoire, et me pousserait à exiger la norme anti-feu dans les spécifications.
[Période UNBRO; frontière khméro-thaïlandaise, Site 2]
Aranyaprathet, Thaïlande - Tous les mois, tous les responsables OHI d'ateliers de prothèses, disséminés un peu partout en Thaïlande, se retrouvaient pour une réunion de coordination et de discussion. Serge P. et moi avions remarqué qu'à l'occasion de ces réunions certains expatriés ne pouvaient s'empêcher de "se la monter" en insistant sur leur "grosse activité" ou la taille de leurs équipes d'ouvriers. Cela se passait de telle sorte qu'on avait parfois l'impression d'assister à une compétition; chacun/chacune montrant qu'il était le/la meilleur(e), et que son atelier tournait à plein et au mieux… Et oui, bien sûr, chez les agents humanitaires aussi ça existe les luttes de pouvoir et autres "grosses têtes". Je me souviens d'un certain volontaire qui commençait toujours son tour de parole par un "euh… Site 8, beaucoup de travail…", et Serge et moi de nous dire tout bas "-ben oui, peut-être que les appareillages sont tellement mal faits que la semaine suivante ils doivent tous les réparer… beaucoup de travail!".
Tout cela prenait une tournure tellement ridicule que Serge et moi décidâmes de prendre tout ce petit monde à contre-pied: nous créâmes et commençâmes à étoffer un "Catalogue des horreurs" dans lequel nous répertorions, photos à l'appui, toutes les innovations techniques que nous avions tentées …et ratées! Ceci afin de dégonfler de manière humoristique et honnête la baudruche de l'orgueil qui commençait à sérieusement affecter la justesse des rapports techniques. Pour ma part, je n'avais pas trop de mal à faire figurer une de mes magnifiques prouesses techniques: j'avais en effet un patient, dans mon petit atelier de Boraï, qui présentait un tableau très difficile à appareiller: il avait la terrible malchance d'être à la fois amputé d'un bras, d'une jambe, avec la jambe restante trop faible pour le porter. La solution était naturellement de lui construire un fauteuil roulant adapté. Ce à quoi je me lançai avec les ouvriers. Mais comme d'aucun peut le comprendre, faire avancer une chaise roulante avec un seul bras, ça fait tourner en rond! Alors - pas bête la guêpe - j'avais fait souder les moyeux de la chaise roulante afin que même avec un seul bras les deux roues fussent mues en même temps. Pour pourvoir à la direction, je faisais installer un repose-pied spécial, au bout d'une flèche sur laquelle était fixée la roue avant du fauteuil sur un pivot. Ainsi même avec un seul pied faible, le patient pouvait infléchir la flèche et tourner à loisir à gauche ou a droite. En tout cas, en théorie. J'étais très fier de ma petite invention. Seul problème: elle ne marchait pas du tout. En effet, j'avais très mal calculé le centre de gravité, notamment le poids reposant sur la flèche avant, ce qui signifiait que le patient pouvait très bien faire avancer le fauteuil avec son seul bras, mais quand il voulait tourner, il avait beau tenter de tourner la roue avant sur son pivot de tous les côtés… le fauteuil continuait tout droit, il se prenait le mur à chaque fois! [Comme ces caddies de supermarchés aux roues folles qui tournent dans tous les sens sans jamais vraiment infléchir la direction].
La chaise en question
Naturellement nous corrigeâmes l'erreur, mais en attendant, pour apprendre de cette erreur, la première version du fauteuil, qui m'avait donné "beaucoup de travail…", méritait bien de figurer dans notre "catalogue des horreurs"…
[Hôpital de Boraï, Thaïlande, période OHI (1985-86)]
Ce weekend là, j'assurais la coordination de la sécurité, et mon adjointe était J. S. une responsable du service de santé au bureau d'Aranyaprathet. Comme nous étions à court d'officiers de sécurité, la hiérarchie avait décidé que d'autres personnels onusiens, y compris personnel de bureau, pourraient dorénavant venir assister les Camp Officers, en tant qu'adjoints, pour tenir les permanences de sécurité du weekend.
Je laissai J. S. à l'administration du camp et entrepris mon tour du camp. La police du camp m'appela alors m'informant qu'on venait de trouver deux corps sur une piste, un peu à l'extérieur du camp. Je fonçai sur les lieux et y retrouvai un petit attroupement de policiers et villageois. Sur le sol gisaient deux corps recouverts l'un et l'autre d'un tapis de bambou tressé. Je m'approchai du premier corps et tentai de soulever le tapis au niveau de la tête, mais quelque chose le retenait; il était comme accroché. En forçant un peu plus, il céda et se souleva, et je compris qu'il était coincé pour une raison bien particulière: j'avais en face de moi un homme décapité au niveau du front, juste au dessus des yeux, et une arête osseuse s'était prise dans la trame du tapis. En soulevant tout le tapis, je me rendis compte que l'homme avait eut les bras fermement attachés avant d'être exécuté. Même histoire pour le deuxième corps. Comme d'habitude avec ces scènes, le pire est moins ce que l'on voit que ce qu'on imagine: difficile de ne pas se sentir pris par une certain vertige face à l'horreur d'imaginer les derniers instants de ces hommes. Comment penser l'exécution du deuxième homme, qui vient de voir son camarade, comme lui attaché et sans défense, se faire éclater la tête à coup de hache et de voir ses assassins passer à lui…
Il n'y avait pratiquement pas de sang sur le lieu et la partie supérieure de la boite crânienne était manquante, il apparaissait donc évident que les deux hommes avaient été exécutés ailleurs et leurs corps ensuite déposés là pour être vus; sans doute mis en exergue pour l'exemple. Mais nous ne comprenions pas encore l'histoire puisque nous n'avions pas identifié les corps. Les hommes qui nous avaient devancés sur les lieux nous informèrent qu'ils avaient du chasser les chiens en arrivant et nous montrèrent où ils avaient enterré les quelques morceaux restants de cervelles que les chiens n'avaient pas encore finis. Nous décidâmes donc de ne pas laisser les corps plus longtemps sur les lieux et nous les chargeâmes à l'arrière de mon pick-up. [Voila qui n'allait pas améliorer mon image dans le camp; beaucoup de réfugiés avaient en effet peur de monter dans ma voiture à cause du nombre de morts que j'y avait transporté au cours de ces deux dernières années (dixit Andy)…]
J'appelai le commandant du camp l'informant de la situation, ajoutant que j'allais transporter les deux corps à l'administration pour tenter des les identifier.
Lorsque j'arrivai à l'administration, J. S. m'attendait. Lorsqu'elle vit les corps, elle eut un sursaut d'horreur et devint quasi hystérique. Elle demanda que les corps soient recouverts immédiatement et cachés de la vue du public. J'avais beau lui expliquer que nous devions d'abord les identifier et que sous un tapis c'était quelque peu difficile; et qu'en outre cette habitude de cacher les morts, très occidentale, n'était pas vraiment dans les us et coutumes khmers; elle n'en démordait pas. Je me retrouvais à présent à devoir gérer les nerfs de mon adjointe en plus de la situation par elle-même. Finalement, je laissai JS sur place et allai déposer les deux corps à la pagode où la tentative d'identification aurait lieu. Après quelques vingt minutes, les policiers m'appelèrent, m'informant que les corps avaient été identifiés. En arrivant à la pagode, je vis deux femmes en pleurs, totalement emportées par le chagrin, qui secouaient convulsivement les corps des deux décapités... Les policiers m'expliquèrent qu'il s'agissait des épouses des deux victimes, que les deux hommes étaient en fait des trafiquants de porcs, et qu'ils étaient de nationalité thaïlandaise... Cette dernière information me fit sourciller; ils m'expliquèrent alors qu'il existait en effet dans le camps un certain nombre de thaïlandais des villages environnants, qui se sont "mariés" avec des réfugiées khmères, et même pour certains ont créé une famille, et vivent ainsi dans le camps de réfugiés cambodgiens depuis des années. Profitant de leur nationalité thaïlandaise, ils peuvent entrer et sortir du camps comme bon leur semble; et certains ont su alors jouer de cette aubaine pour organiser des trafics en tous genres entre le camp et l'extérieur. Or, le trafic, c'est sans doute la première cause de violence dans les camps et leurs alentours. L'histoire peu à peu se démêlait… J'appelai immédiatement le commandant thaïlandais du camp, qui fut si interloqué lorsque je lui appris que les deux victimes étaient thaïlandaises, qu'il me le fit répéter deux fois. J'allai sur le champ au quartier général pour lui expliquer la situation plus en détail.
La nouvelle créa comme une onde de choc parmi les soldats thaïlandais, mais j'ignorais alors jusqu'où cela allait mener.
Quelques jours plus tard, en pleine semaine, une rafale de mitraillette déchira le brouhaha habituel de la vie du camp. La rafale semblait venir de l'intérieur du camp. J'appelai immédiatement Andy Pendleton qui était de coordination ce jour-là, qui annonça sur le champ la "situation 2" sur canal 1. Nous nous mimes d'accord pour nous retrouver au plus vite sur le lieu de l'incident. Je sautai dans ma voiture, et pleins phares et feux de détresse aidant, me dirigeai vers le lieu. Le camp étant surpeuplé, et les jeunes enfants déambulant partout sur les pistes, il n'est pas possible de "foncer", il faut trouver la vitesse optimale, celle qui reste prudente tout en répondant à l'urgence... J'arrivai à l'arrière du camp de Nong Chan, et trouvai un attroupement de gens à sa lisière; ils n'osaient pas passer les barbelés, mais tous scrutaient l'extérieur. Andy arriva, et nous passâmes tout de suite sous les barbelés et fîmes les quelques mètres qui nous séparaient de ce qui semblait bien de loin être le corps d'un jeune homme en short.
Arrivé sur le lieu, force nous fut de constater que nous arrivions trop tard. Le jeune homme avait pris une balle dans l'œil gauche qui était ressortie par l'arrière du crâne. Je posai le revers de mes doigts sur sa cuisse; elle était encore chaude. Il venait tout juste d'être abattu. Andy et moi réalisâmes que son assassin pouvait donc très bien être encore là, à nous regarder, voire nous viser. Des témoins nous rejoignirent bientôt et nous racontèrent ce qu'il s'était passé: deux jeunes réfugiés khmers s'étaient aventurés à l'extérieur du camp. Appréhendés par deux soldats thaïlandais, ces derniers, complétement saouls, avaient commencé par les insulter, leur jurant "qu'ils allaient payer pour les deux thaïlandais qui avaient été tués la semaine d'avant", et que l'heure de la vengeance était venue… puis il les firent s'agenouiller et les menacèrent en passant tour à tour le canon de leur M16 sous le nez... lorsqu'un des soldats imbibés trébucha; les réfugiés virent là leur unique chance de survie et tentèrent le tout pour le tout pour se sauver. Mais l'un des soldats tira...
Nous appelâmes immédiatement le commandant du camp qui ordonna de ne rien toucher en attendant que son adjoint arrive. Une fois arrivé sur les lieux, celui-ci nous demanda simplement de transporter le corps, et ne voulait pas que des photos de l'incident soient prises. Trop tard, j'étais déjà parti chercher l'appareil photo dans ma voiture; le soldat m'intima de nouveau l'ordre de ne pas prendre de photos; je pris toutefois tous les clichés nécessaires pour le rapport d'enquête.
[Période UNBRO, Camp Officer et Security Coordinator, Frontière khméro-thaïlandaise]
J'avais dit à Sophie, une infirmière œuvrant pour Pharmaciens Sans Frontières, que j'aimerais bien un jour l'accompagner dans une de ses missions pour me sortir un peu de mon bureau et refaire un peu de terrain. Toucher encore la réalité du doigt! Nous nous mimes d'accord sur une date et au jour dit, Sophie vint me prendre. Sophie travaillait sur un projet de prévention du SIDA, notamment auprès des prostituées travaillant dans les très nombreux bordels de Phnom Penh. Nous allâmes d'un lieu sordide à un autre, Sophie prodiguant ses conseils aux filles, notamment sur le préservatif, pourquoi le faire mettre aux clients, comment le mettre, etc. Pour ma part j'observais et tentais de comprendre. J'ai toujours eu une grande tendresse pour ces filles, victimes parmi les victimes, qui vendent leur corps pour survivre. Nulle vulgarité chez elles, nulle provocation; je trouve que les gens qui les condamnent ont souvent plus à se reprocher qu'elles. Alors que Sophie travaillait, une petite jeune fille, sans doute dans ses 12 ans, s'approcha de moi et dans un geste de supplication me dit "Som To, Lok, knom chong tow p'tea veng, som to…" ce qui en Khmer signifie "je vous en supplie, Monsieur, je veux rentrer chez moi…". Un peu sous le choc, je l'interroge, et la petite de me raconter une histoire que trop tragiquement classique au Cambodge: elle avait été kidnappée un mois auparavant, vendue au proxénète, et était maintenant violée jusqu'à 20 fois par nuit. Le proxénète qui prétendait avoir dépensé beaucoup pour l'acheter lui intimait de rembourser "sa" dette si elle voulait être libérée. Peut-on trouver plus cynique? Peut-on trouver meilleur exemple de l'esclavage moderne? Totalement désemparé, je me tourne vers Sophie, en lui demandant ce qu'elle fait dans ces cas là; elle me répond:"je suis infirmière, pas responsable des droits de l'homme…" J'ai l'impression de défaillir; toutes les bases de mon engagement humanitaire vacillent, je ne comprends pas… elle m'explique: "tu comprends, si j'interviens, si je fais libérer la gamine par exemple, le proxénète ne nous laissera plus jamais travailler dans son bordel, et nous ne pourrons plus protéger les filles qui y travaillent; et si on organise une rafle pour fermer tous les bordels, ils passeront en clandestinité et les filles n'auront plus accès du tout aux soins de santé…" Je comprenais bien la logique implacable derrière ce raisonnement, mais je ne pouvais m'y résoudre. On ne peut pas sacrifier comme ça ces petites filles sur l'autel de la santé publique! Cette même santé publique qui pour faire passer la pilule, et contourner les interférents moraux, à créé ce bel euphémisme de "l'industrie du sexe" pour nommer un secteur qui couvre en vrac prostitution volontaire de luxe, prostitution induite par la pauvreté, et jusqu'aux pires esclavages!
Ce petit épisode me secoua beaucoup, et je ne pouvais me résoudre à accepter cette réalité.
Je décidai de réagir; pour en être arrivé à ce raisonnement tordu de la part d'un humanitaire il avait fallu passer par bien des aléas de la réflexion. Je me jetais à corps perdu dans la revue de tous les journaux depuis le début de l'année sur la fameuse stratégie de lutte contre le SIDA du "100% préservatif". Pour pouvoir y parvenir les autorités sanitaires du pays, mais aussi onusiennes et même les ONG, avaient du convaincre les uns et les autres que ce qu'il fallait faire pour mettre en place cette politique de santé publique du "100% préservatif" c'était de se mettre bien, coopérer étroitement, avec les proxénètes, laisser la police aussi les aider en s'assurant que les clients mettent bien le préservatif… les résultats furent fulgurants; le Cambodge est en effet aujourd'hui un des pays où la lutte contre le SIDA, notamment grâce a la politique du "100% préservatif" est la plus efficace, allant jusqu'à inverser la tendance de l'épidémie. Seulement voilà, on ne veut pas parler de toutes les couleuvres qu'il fallut avaler pour obtenir ces résultats, tous ces pactes avec le diable: par exemple on donnait dorénavant un alibi en or aux policiers pour être présents dans les bordels au nom d'une politique de santé. Ces mêmes policiers qui déjà étaient bien présents en ces lieux, mais c'était alors en secret, pour mieux racketter les proxénètes, et/ou coopérer avec eux dans ce commerce de la chair, sur les kidnapping des filles, etc. Les très rares organisations qui œuvrent pour sauver ces filles savent très bien aujourd'hui que si une fille, désespérée, ose s'échapper d'un bordel et courir au prochain poste de police pour supplier de l'aide, sera là battue par les policiers, puis ramenée manu militari au bordel ou elle sera torturée en représailles, et pour l'exemple vis-à-vis des autres filles.
En faisant donc la revue des journaux, je relevai ici et là tous les commentaires des officiels qui durant ces derniers mois avaient mené à une banalisation du mal et un raisonnement bien pensant qui faisait totalement l'impasse sur l'esclavage sexuel.
Je décidai alors d'écrire, en mon propre nom et non en tant que directeur du MEDICAM, un petit réquisitoire contre cet état de faits. Je l'intitulai de manière un peu provocatrice pour m'assurer qu'il sera lu "100% Condom/0% Human Rights; a plea for an urgent dialogue between public health officials and human rights officials" ["100% préservatif/0% droits de l'homme; plaidoyer pour un dialogue urgent entre responsables de santé publique et responsables des droits de l'homme"] j'y adjoignis les coupures de journaux que j'avais collectées, mettant en exergue les déviances manifestes de la communication, et l'envoyai aux plus hauts officiels responsables de la santé publique et des droits de l'homme au Cambodge: le ministre de la santé, le ministre responsable de la Haute Autorité de lutte contre le SIDA, le représentant de l'OMS, de l'UNICEF, et le Directeur du Bureau des Droits de L'Homme des Nations Unies.
Dès le lendemain matin, le ministre responsable de la Haute Autorité de lutte contre le SIDA, SE le Dr Dy Narong Rith, avec qui je m’entendais bien depuis déjà le temps où il était Secrétaire d’Etat à la santé, m'appelle au téléphone, et me dit: "Stéphane, je veux que vous passiez au Conseil des Ministres lundi matin pour présenter votre position, vous comprenez que ça fait des remous…". Le Conseil des Ministres c'est l'énorme bâtiment dans lequel résident les ministres aux portefeuilles spéciaux. Le lundi matin à l'heure dite, je retrouvai le ministre dans son bureau, A ses côté était le Dr Tia Phalla, le directeur du programme de lutte contre le SIDA au Cambodge et grand orchestrateur réputé de la fameuse stratégie du "100% préservatif". Il était manifestement furieux, car il pensait que mon papier était une attaque en règle de sa stratégie. Lorsque je leur eu expliqué les détails de ma pensée, l'un et l'autre étaient non seulement rassurés, mais aussi convaincus du bien fondé de la position. Le ministre me dit alors: "Stéphane, la semaine prochaine je convoque tous les Gouverneurs de provinces pour discuter de la stratégie de lutte contre le SIDA, je veux que vous veniez aussi y présenter votre position, pour qu'on évite tous les débordements malheureux de notre politique que vous soulignez". Ce que je fis donc la semaine suivante.
Je ne regrette bien sûr pas cette initiative qui, somme toute, était plus un cri du cœur qu'autre chose. Malheureusement, force est de constater que ce ne fut qu'un coup d'épée dans l'eau; aujourd'hui encore, au Cambodge comme ailleurs, l'esclavage sexuel est toujours dilué dans le terme "industrie du sexe" par la santé publique, qui continue de l'ignorer.
En attendant, ma réflexion a évolué; c'est en effet à la suite de cet épisode qu'un jour, lorsque Mme Christiane Le Lidec - l'épouse de l'ambassadeur de France, mais surtout la très dévouée Attachée Humanitaire de l'ambassade - qui réunissait régulièrement les représentants des ONG françaises au Cambodge, nous interrogea tous pour un tour de table: "où en êtes vous dans votre réflexion sur l'humanitaire?". Lorsque vint mon tour, on me regarda de travers lorsque je posai simplement cette question: "fallait-il envoyer des nutritionnistes à Auschwitz? Rappelez-vous, tous ces gens aux visages émaciés, aux corps squelettiques…" Je n'ajoutai rien d'autres. Lors du tour de table, un des "humanitaires" releva ma question et y donna sa réponse: oui, bien sûr qu'il aurait fallu envoyer des nutritionnistes à Auschwitz… C'est ainsi; de nos jours, beaucoup d'"humanitaires" se sont tellement "professionnalisés" qu'ils ne voient plus que l'aspect technique des choses, et scotomisent complètement le contexte dans lequel ils évoluent, fusse ce contexte totalement inhumain. C'est ce qui arrive quand les ONG n'opèrent plus que comme prestataires de services des donateurs, allant jusqu'à en oublier leur nature et leurs racines, de l'époque où elles étaient encore des émanations de la société civile.
Le mandat de l'APRONUC était puissant, mais rares étaient les officiers qui en faisaient vraiment usage dans leur mission. Les risques étaient assez grands dans un pays ou tout différend, toute interférence est sanctionnée par les armes. En tant qu’inspecteur des Droits de L'Homme de l'ONU, dans une province en guerre où les tensions politiques étaient extrêmes, menant à assassinats, arrestations arbitraires, tortures, exécutions sommaires, et autres disparitions, le travail ne manquait pas. Une de mes tâches routinière consistait à surveiller le fonctionnement de la police et de la justice. Pour la police, la méthode que j'employais consistait à débouler sans prévenir dans les commissariats et postes de police et demander au premier policier venu: "donne-moi les clefs de la prison!". Le policier, interloqué, pris par surprise, me disait alors soit "mais… il n'y a pas de prison ici, monsieur.", soit …il me donnait les clefs! Une fois les clefs en main, il ne me restait plus alors qu'à lui demander: "bon, et elle est où maintenant cette prison?" et lui bien obligé de m'y mener. Nous ouvrions alors les geôles et c'est ainsi que je pus découvrir bien des choses que même les policiers onusiens (CivPol) responsables du coin ignoraient totalement. Certains ne savaient même pas qu'il y avait une prison dans leur secteur! Certes, on m'accusait parfois de "jouer au cow-boy", mais en réalité je ne faisais qu'appliquer le mandat puissant de l'Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge. En outre cette méthode "au culot" payait bien, puisqu'elle me permit de libérer nombre de personnes qui n'avaient rien à faire en prison: handicapés mentaux, enfants, des gens qui avaient été jetés en prison après une dispute avec des proches du chef de police, des gens arrêtés puis enfermés depuis des semaines sans jamais avoir été déférés en justice, etc. Naturellement je ne libérais pas tout le monde, mais je m'assurais que ceux qui semblaient être là pour de bonnes raisons, soient immédiatement référés au procureur.
J'avais aussi réussi à convaincre le tribunal de venir m'accompagner dans mes visites de la prison provinciale. C'était la première fois que certains juges mettaient les pieds dans la prison! Nous revoyions alors ensemble tous les dossiers des prisonniers, un par un, et c'est ainsi que le tribunal, stupéfait, se rendait compte que nombre de prisonniers croupissaient là sans jamais avoir été condamnés. Certains n'avaient même pas été signalés au tribunal. Bref, ces inspections menèrent à de nombreuses libérations de gens qui n'avaient rien à faire en ces geôles. (voir ici quelques photos de visites impromptues de prisons)
Naturellement les choses n'étaient pas toujours aussi faciles. Je me souviens d'une enquête qui nous menait vers un chef de district réputé très violent – il était notamment connu pour avoir décapités des hommes dans le passé et placé leurs têtes sur des piquets plantés dans la rue du village pendant plusieurs jours. Notre enquête – notamment par les nombreux témoignages recoupés de témoins -- indiquait assez clairement qu'il était responsable de nouveaux assassinats politiques. N'ayant toutefois pas suffisamment de preuves pour envoyer le dossier au [premier] procureur spécial des Nations Unies (Marc) et désirant toutefois lui faire comprendre indirectement qu'il était surveillé de près, pour tenter au moins de le dissuader de causer plus de mal, je décidai d'aller le voir. Mon assistant et moi étions très nerveux à l'idée de faire face à cet assassin. D'une quarantaine d'années, petit et rond, il nous accueillit froidement. Je commençais en lui faisant part de notre inquiétude face aux multiples assassinats reportés dans son district… il ne bronchait pas. Je lui demandai si il avait une idée de qui pouvait commettre de telles atrocités. Il ne savait pas. Alors, ne pouvant rien faire d'autre, je partis sur une description des plus lyriques du Cambodge, de Siem Reap, d'Angkor, et notamment des fresques d'Angkor, …insistant sur "l'époque ou les valeureux guerriers Khmers combattaient l'ennemi vaillamment, alors qu'aujourd'hui l'ennemi est assassiné lâchement, de nuit et dans le dos"… il regardait par terre.
Lors d'une autre enquête, nous avions aussi décidé de confronter le suspect numéro un d'un assassinat politique qui avait eu lieu dans un village du district de Bantey Srey. Même histoire, un opposant politique avait été assassiné dans le noir d'une rafale dans le dos. Lors de mon entretien avec le suspect - que je prétendais interviewer en tant que simple témoin - les choses tournèrent court. Sans doute n'ai-je pas été assez prudent, toujours est-il qu'il du comprendre qu'il était repéré... Il saisit sa mitraillette et nous intima de filer. Ce que nous fîmes sans attendre.
Son Excellence la Professeure Dr. Bougnong Boupha, Directeur de l’Institut National de Santé Publique, députée à l'Assemblée Nationale, m’appela un jour: elle m'avertissait qu’elle allait m’inviter pour le grand colloque international sur l’éthique médicale qu’elle organisait avec le soutien du coordinateur régional du projet, le Dr Frédéric Gay. Elle me fit comprendre que la présence du coordinateur n’était pas encore certaine et que - dans l’éventualité uniquement de son absence - elle voudrait que j’accepte d’assister au colloque en tant que représentant local du projet régional de l’Union Européenne. Je lui signifiai que je n’y voyais pas d’inconvénients pourvu naturellement qu’on ne me demande pas de remplacer le Dr Gay dans ses fonctions, puisque je n’y connaissais rien en éthique médicale dans la recherche et qu’il s’agissait d’un parterre d’experts internationaux. Naturellement, en aucun cas je ne pourrai faire une déclaration devant ce parterre. Satisfaite, elle me remercia et il était donc convenu de faire ainsi. Au jour dit, le coordinateur ne put venir du à un empêchement de dernière minute, et SE le Prof. Bougnong m’appela donc à la rescousse pour représenter le projet lors de la cérémonie d’ouverture. Lorsque j’arrivai sur les lieux de la cérémonie, elle accourut à moi, me remercia d’être venu et me fit assoir précipitamment à ses cotés à la table d’honneur …et me demanda de livrer le discours d’ouverture du colloque! Panique.
J’eus donc à peine 5 minutes, pendant que la salle finissait de se remplir, assis à la table d’honneur face à un parterre d’une centaine d’experts, pour gribouiller quelques idées-forces d’un discours totalement improvisé sur un sujet pour lequel je n'avais aucune compétence! Sueurs froides...
Je me rappelai soudain d’une chose ; plus un orateur est mal à l’aise sur le podium et plus l’audience est mécontente… Alors, c’est avec un semblant d’assurance je me lançai dans un petit discours d’ouverture des plus classiques. Je ne me souviens plus du tout de sa teneur, simplement que quelques uns de ces experts étaient venus me féliciter à la fin de la cérémonie; politesse diplomatique sans aucun doute. L’expérience en tout cas de cette improvisation, haute voltige sans filet, m’aura marqué. Plus tard, je me suis retrouvé en plusieurs autres occasions dans ce genre de situations périlleuses, et j’avoue que je ne m'y sens jamais à l’aise, mais j’ai bien compris que dans certaines circonstances, dans certaines fonctions, il faut savoir assumer la tête haute quoi qu’il arrive…
[Période: Union Européenne (2000-2003), Vientiane, Laos, Directeur du projet de lutte contre la malaria.]
Contexte: il fallut bien des mois de tractations difficiles pour obtenir l’accord des autorités militaires thaïlandaises pour que les officiers de sécurité des Nations Unies que nous étions puissent enfin assurer des gardes de nuits dans les camps de réfugiés, surtout dans les camps administrés par les cadres Khmers Rouges qu’étaient Samrong Kiat, O’trao, Taluan, Boraï, et Site 8. Lorsque cette autorisation fut enfin accordée, nous nous relayâmes entre officiers, afin d’assurer chaque nuit une présence onusienne dans les camps.
Lorsque j’étais de garde, je procédais à peu près à chaque fois de la même manière : après la visite impromptue des postes de police, je prenais ma voiture et faisais le tour du camps, très lentement, toutes vitres ouvertes, en passant d’une extrémité du camp à l’autre, voire en sortant un peu à la périphérie.
Les gardes de nuit dans les camps ont toujours un petit quelque chose de sur-réel: comment un camp, où s’entassent plusieurs dizaines de milliers d’âmes, peut-il ainsi être si silencieux et si calme au beau milieu de la nuit? Dans une obscurité totale (pas d’électricité dans le camp, hormis le jour quand quelques rares générateurs tournent pour quelques heures); on entend alors, tout au plus, quelques bruits de vie qui traversent les minces murs de bambous des maisons: un ou deux bébés qui pleurent et vite retombent dans leur sommeil, quelques bruits de toux, des chiens qui aboient un instant puis se taisent… et c’est tout. On peut alors savourer le bruit du vent dans les palmiers et s’enivrer du spectacle de la voûte céleste. Une paix absolument magique.
Mais une paix aussi très trompeuse et qui peut parfois cacher les pires des violences. Ainsi, un matin, à mon arrivée au camp d'O'trao, on m’informa que deux femmes avaient été assassinées dans la nuit. J’allai immédiatement investiguer sur le lieu du crime: une petite hutte de bambou sur pilotis comme la plupart des abris, dans une section reculée du camp. Je grimpai la petite échelle de bambou, et pénétrai dans la pièce; le plancher en bambou, flexible, s’affaissa légèrement sous mes poids… La scène devant moi était assez effroyable: les corps des deux femmes avaient été recouverts de kramars. Lorsque les policiers soulèvent les pièces de tissus, je constatai que les têtes des deux femmes avaient été pulvérisées, raison pour laquelle des morceaux de cervelles pendaient encore au plafond. Mais plus tragique, j’observai que les deux corps rigides avaient encore les mains jointes et levées en signe de supplication… Les policiers me donnèrent alors le récit de l'incident: il s’agissait d’une femme dont le mari, combattant Khmer Rouge, voulait qu’elle le rejoigne dans le camp militaire satellite quelques kilomètres plus loin, par delà la frontière, en terre cambodgienne. Elle s’y refusait; la vie dans les camps assistés par les Nations Unies étant autrement plus "vivable" que dans les camps militaires khmers rouges. Son mari l’avait alors menacé. Inquiète, la femme, mère de trois enfants, avait alors demandé à sa voisine de bien vouloir coucher chez elle pour se sentir moins seule. La voisine avait accepté. Une nuit, cette nuit-là, le mari, furieux de l'obstination de sa femme, était alors venu armé de sa mitraillette, et tenté de prendre sa femme de force… devant son refus, et alors que sa femme et la voisine le suppliaient, il les abattit l’une et l’autre de rafales dans la tête. La voisine qui était venue coucher là pour rassurer son amie était mère de six enfants.
--
Les gardes de nuit que nous assurions en tant qu’officiers de sécurité onusiens étaient donc importantes, mais toujours un peu stressantes. Que faire si l’on se trouvait nez-à-nez en pleine nuit avec des combattants Khmers Rouges armés?
Une nuit, que j’avais terminé un premier tour du camp d’O’trao, je m’enquis de me garer à la lisière du camp, du côté de la forêt, pour surveiller tout mouvement possible entre les camps militaires KR satellites et le camp civil dont nous avions la charge de la protection. Je coupai le moteur, éteignis les phares, et sortis m’asseoir sur le capot de la voiture pour mieux voir, écouter et observer. Après quelques instants, tranquille à admirer les étoiles, j’observai soudain des petites lumières qui bougeaient dans la forêt… mon sang ne fit qu’un tour… Il me fallait bien sûr en savoir un peu plus avant de donner l’alerte… le cœur battant, je fixai ces petites lumières qui manifestement venaient en ma direction. Je n’avais pas de jumelles et ne pouvais que froncer les yeux pour tenter de mieux discerner ce qui me semblait déjà une menace possible… la tension était à son comble, et j’étais à deux doigts de prendre ma radio et appeler l’armée thaïlandaise à la rescousse …quand le nuage de lucioles passa tranquillement à mes côtés, et poursuivit sa route.
[Période: UNBRO (1987-1992), frontière khméro-thaïlandaise, Site B/O'trao, Protection Officer]
Comme souligné plus haut, le Staging Area étaient le lieu où les réfugiés passaient leurs dernières nuits avant de monter dans le bus qui les rapatriait au Cambodge après parfois plus de 10 ans dans les camps. Une précision toutefois, et de taille: seuls les femmes, enfants, vieillards et handicapés étaient autorisés à monter dans ces bus du grand Retour. Tous les hommes en age d'être soldats étaient interdits. C'était la politique de rapatriement, neutralité onusienne oblige. Les hommes, tous enrôlés de force dans les trois armées respectives de la résistance (ANKI, KPLNF, ANS), étaient donc de fait considérés comme soldats. Seul problème avec cette politique, les femmes se retrouvaient seules, avec vieillards, enfants et handicapés à charge, pour entreprendre ce long périple du retour. Pire encore, elles se retrouvaient seules une fois arrivées à destination pour reconstruire leur maison, et leur vie. Déposées en pleine nature - avec certes quelques matériaux de construction pour se construire une petite maison de bois, de bambou et de chaume - mais sans bras valide aucun pour les aider.
Avec les instructions répétées de ma hiérarchie, insistant sur cette politique discriminatoire, je me trouvais face à un dilemme: en tant qu'officier responsable de la protection, comment pouvais-je laisser femmes, enfants, vieillards et handicapés partir ainsi seuls sans hommes valides pour les aider à transporter leurs biens et construire leurs maisons une fois à destination?
Je pris ma décision: à la maison, je conçu sur mon ordinateur, un "Bon de transport pour un homme/par famille", puis je me faisais faire en ville un tampon de Protection Officer des Nations Unies, difficile à imiter. Et à partir de ce jour, je me mis à recevoir les familles de réfugiés qui s'inquiétaient de comment elles allaient entreprendre leur ultime voyage de rapatriement; je demandais alors à voir l'homme valide qui pourrait les accompagner, l'instruisais très fermement qu'il ne devait en aucun cas transporter d'armes avec lui - lui rappelant qu'une fouille complète serait de toute façon effectuée lors de la montée dans le bus - et qu'il ne pouvait pas voyager en uniforme militaire. Naturellement, les familles trop heureuses de pouvoir embarquer un homme valide avec elles, acceptaient ces conditions sans sourciller, et signaient l'agrément que je leur proposais. Je remplissais alors le fameux petit bon que j'avais préparé, y inscrivant le nom de la famille éligible, et y ajoutant celui de l'homme valide pour qui le bon était rempli, le signais, et y apposais le tampon que j'avais fait faire en ville. J'ai ainsi pu soulager de très nombreuses familles. Bon, ce n'était pas la liste de Schindler, mais c'était ma petite goutte d'eau à moi... Je savais toutefois ce que j'encourais sur le plan professionnel, mais je me disais que ce serait tout même assez fort de la part d'une agence humanitaire onusienne de virer un cadre parce qu'il aurait désobéi pour des raisons ...précisément humanitaires.
Naturellement au tout début, les officiers onusiens responsables du contrôle lors de la montée dans les bus du rapatriement m'avaient bien vite appelé, inquiets: "-Stéphane, qu'est-ce que c'est que ce bon? Tu sais bien qu'on n'a pas le droit d'embarquer les hommes valides dans le bus?!". Jouant sur la hiérarchie (j'étais plus gradé), je les rassurais "-ne t'inquiète pas, je prends ça sur moi. Si on te demande, tu dis que c'est moi qui les ai autorisé à monter". Ce qu'ils firent donc par la suite de manière routinière.
Arriva le jour où les quelques Protection Officers que nous étions, couvrant tous les camps de réfugiés des 850 km de la frontière khméro-thaïlandaise, furent convoqués pour une réunion d'information et de coordination au siège des Nations Unies à Bangkok (UN-ESCAP). Là, nos supérieurs nous rappelèrent une fois de plus, comme si besoin était, la politique de rapatriement et l'interdiction formelle de faire monter les hommes valides à bord des bus. C'est donc avec une certaine appréhension que je me lançai: j'expliquai à mes chefs, sidérés, ce que j'avais mis en place depuis plusieurs mois dans les camps où j'officiais, et comment j'avais ainsi laissé partir avec leurs familles de très nombreux hommes valides, en m’efforçant d'expliquer le bien-fondé de l'opération…
Il y eut un grand silence dans la salle; je savais que tout allait se jouer maintenant: soit j'étais viré, soit la politique changeait...
Ils changèrent la politique.
Dorénavant, chaque famille aura le droit d'embarquer un homme valide…
Contexte : après plus de 10 ans à croupir dans les camps, l’heure du rapatriement avait enfin sonné pour les réfugiés. Les accords de paix avaient été signés et il s’agissait dorénavant d’assurer leur retour rapide afin qu'ils puissent voter aux premières élections démocratiques du Cambodge que l’ONU devait organiser au plus vite (UNAMIC 1992, puis APRONUC - 1993).
Afin d’organiser ce rapatriement de manière ordonné, nous (le Haut Commissariat aux Réfugiés) avions établi dans les camps des « Staging Areas », c'est-à-dire des camps dans les camps. Une zone censée être plus sécurisée que le reste du camp, et dans laquelle se préparaient par vagues successives les centaines de réfugiés partant les jours suivants pour le grand voyage du retour. Bien que très pauvres, les réfugiés réunissaient alors toutes les objets de valeurs qu’ils avaient su garder/cacher durant toutes ces années d’errance. Cela naturellement ne manquait pas d'attirer tous les voleurs et autres bandits armés du coin, qui s’enquirent vite d’attaquer les Staging Areas la nuit pour dérober les pauvres gens de leurs derniers biens, la veille de ce retour tant attendu. Compte tenu du nombre d’incidents qui eut lieu, et du risque accru d’attaques, le staging area de Site B où j’opérai alors était sous surveillance 24/24H et 7/7 jours par les policiers du camp, armés de AK47 (la fameuse Kalachnikov). En tant que « Special Officer », en charge de la protection, j’entreprenais parfois des visites impromptues, y compris de nuit, pour m’assurer de la bonne tenue du système de protection. Pour ce faire, plusieurs fois dans la nuit, je prenais ma voiture et faisais un tour complet du camp, à vitesse très réduite, fenêtres grandes ouvertes pour être à-même d’entendre tout bruit suspect. Comme les militaires thaïlandais qui gardent le camp avaient eux-mêmes été attaqués par des bandits précédemment et leur véhicule mitraillé, je me devais de redoubler de précaution. En comptant, peut-être un peu naïvement, sur la protection que pouvait conférer le logo des Nations Unies sur ma voiture, je roulais alors très lentement, éclairant le logo sur la portière à l’aide d’une grosse lampe de poche que je tenais dans la main droite tout en tenant le volant de la main gauche (NB. en Thaïlande on roule à gauche).
Une nuit, vers minuit, alors que je faisais un de ces tours de surveillance, je décidai d’aller inspecter de plus près la vigilance des policiers en charge de la protection du Staging Area. Je connaissais bien la procédure, s’ils repéraient une présence ils devaient sommer l'individu de s’identifier, au moins trois fois avant de tirer. Parlant Khmer, il ne me serait pas difficile de m'identifier. Je laissai donc la voiture sur la piste et commençai à m’enfoncer dans la nuit en direction des guérîtes des policiers. Pas d’appel. Je poursuivis mon avancée. Toujours pas d’appel. J’étais, je l’avoue, très nerveux car je savais que les policiers du camp, formés un peu à la hâte, n’étaient pas toujours très respectueux des règles, et que pris de panique, en craignant par exemple une attaque de bandits, ils pourraient très bien tirer sans sommations préalables. J'aperçus enfin la guérite dans l'obscurité, d’où n’émanait aucun bruit. Quelques foulées de plus et j’y parvins; j'y trouvai là deux policiers dormant paisiblement dans leurs hamacs. Autant pour la vigilance! La meilleure preuve du manquement à cette vigilance dans le code militaire est si l’on peut s’emparer des armes. Je me baissais lentement et attrapai leur kalachnikov posées à terre sous le hamac, à l’un et l’autre, et les cachai derrière le mur de bambou. Je m’enquis alors de les réveiller. Ils sursautèrent et les yeux tout embués de sommeil sautèrent de leur hamac et se mirent au garde à vous, cherchant désespérément leurs armes du regard. Je les sermonnai, avec prudence toutefois, c'est-à-dire fermement mais avec une touche d’humour pour faire passer la pilule. La preuve avait été bien faite qu’ils avaient manqué à leur devoir de protection de la population.
Le lendemain, je me faisais très vertement reprendre par le cadre onusien responsable de la formation des policiers du camp: un très haut fonctionnaire de police néo-zélandais (Assistant–High Commissionner) qui avait été nommé pour cette mission spéciale. Il m’accusait d’avoir été totalement irresponsable, d'avoir fait preuve d'une immense insouciance, que ce que j’avais fait était extrêmement risqué, que j’aurais pu me faire descendre, etc. Il était clair que sa colère reflétait surtout le fait que j’avais fait ce que lui aurait du faire, et que les policiers qu’il formait avaient clairement failli à leur devoir. Il porta plainte aux autorités onusiennes, estimant que je m’étais immiscé dans ce qui relevait de sa fonction, etc. Mes supérieurs m’appelèrent pour écouter ma version des faits. La situation était délicate et diplomatiquement difficile à gérer pour eux, puisqu’il s’agissait d’un très haut gradé de la police néo-zélandaise prêté par son gouvernement contre un petit Protection Officer contractuel français. Après avoir écouté la version des faits des deux côtés, et sans doute en prenant en considération mes états de services des années précédentes, mes chefs se rangèrent à mon côté et défendirent mon action. J’avais certes pris des risques excessifs mais avais par la même démontré que la protection du camp n’était pas assurée comme il se devait et que, considérant les incidents sérieux de banditisme qui avaient eu lieu au cours des semaines précédentes, une telle inspection impromptue sur le terrain était justifiée. Je m’en tirais bien. Quelques semaines plus tard le haut gradé néo-zélandais démissionnait de cette mission et rentrait chez lui.
Un jour que j’étais en remplacement dans le camp Khmer Rouge de Boraï, et que je faisais seul un tour de surveillance du camp, je m'enquis de pousser jusqu'à sa lisière. Je passais en 4x4, comme la piste était très accidentée, et qu'il y avait quelques ruisseaux à traverser. Une fois la bordure du camp atteinte, et comme j'aimais le faire à chaque fois au cours de mes tours de surveillance, je coupai le moteur, sortis du véhicule, et tout simplement observai et écoutai. Soudain, j'entendis des voix d'hommes qui se rapprochaient derrière les bambous et… je tombais tout à coup nez-à-nez avec une patrouille de combattants Khmers Rouges, armés jusqu’aux dents de AK7, grenades et RPG et qui repartaient au front. Ne sachant pas trop que faire dans cette situation on ne peut plus ambiguë pour un responsable onusien, j’optai vite pour la solution "désamorçante", en leur adressant en khmer un bonjour jovial, le sourire aux lèvres, et leur demandant où ils allaient. Ils me répondirent avec un grand sourire qu’ils allaient "casser du Vietnamien!", et passèrent leur chemin... Je venais de croiser pour la première fois des soldats Khmers Rouges en pleine campagne militaire… J’ai soufflé quelques minutes avant de reprendre le volant. J’eus par la suite bien d’autres occasions de rencontrer des soldats, voire des cadres Khmers Rouges, mais je me souviens surtout de cette première.
Naturellement les camps recevant l'aide des Nations Unies, bien qu'administrés par les factions politiques de la résistance (à "l'envahisseur" vietnamien), se doivent impérativement d'être des camps civils. Mais comment assurer un tel statut quand on est entouré de camps militaires et qu'il ne viendrait pas à l'esprit des soldats qui occupent ces camps satellites, de venir visiter leur famille dans les camps civils sans leurs armes. Nous autres cadres onusiens, responsables des camps, avions peu de poids face aux militaires thaïlandais et khmers pour faire respecter l'obligation aux combattants cambodgiens de déposer leurs armes avant d'entrer dans les camps civils. Je me souviens de cette fois, parmi tant d'autres, où déambulant dans le camp khmer rouge de Boraï, en mission de surveillance, je m'approchai d'un aveugle, un ancien soldat Khmer rouge qui avait perdu les deux yeux au combat; il était heureux de pouvoir discuter avec un étranger, mais très vite se mit a pleurer sur son sort… il m'invita alors à m'asseoir dans sa petite hutte de bambou et de chaume. Nous poursuivîmes la conversation quand soudain, en scannant l'intérieur de la maison, mon regard se fixa sur l'incroyable: tout un arsenal d'armes, à peine caché, était là posé sur les bambous du plafond: AK47, RPG et moult grenades chinoises… Non seulement le pauvre homme ne put se rendre compte de ce que je venais de découvrir, mais sans doute ne savait-il pas lui-même que sa maison servait d'entrepôt d'armes à ses camarades.