Un jour, une femme enceinte se présenta à un des 3 hôpitaux du camp de réfugiés de Site 2 et demanda à se faire avorter. Le personnel médical était perplexe : la grossesse se présentait bien, n’était pas le fruit d’un viol, et les deux premiers enfants de cette femme étaient tout-à-fait bien portants. Les médecins s’enquirent donc d’interroger la jeune femme sur la raison d’une telle requête; et la réponse ne manqua pas de les surprendre : «- parce que - dit-elle - quand il y a des bombardements et qu’il faut courir aux abris, je ne peux porter que deux enfants, pas plus !».
A l'intention des jeunes de 7 à 77 ans qui contempleraient l'idée de s'engager dans l'humanitaire international; ces petits témoignages, très anecdotiques et sans prétention, n'ont d'autre objectif que d'apporter une petite touche de vécu à leur orientation...
9 févr. 2011
2 févr. 2011
Allez, encore un, pour la route !
Les plus grands dangers dans les missions humanitaires ne sont pas toujours ceux que l’on croit. La guerre, les bandits, les bêtes venimeuses, les pluies torrentielles, les maladies infectieuses, les compagnies aériennes "folkloriques", tout ça existe bien sûr, mais les accidents de ces ordres impliquant des expats sont - somme toute - peu fréquents. En vérité, les dangers les plus réels et les plus immédiats sont tout simplement les accidents de la route. Combien d’expats se sont tués sur les routes de leur pays de mission! J’ai relaté plus tôt quelques uns de ces accidents tragiques. Heureusement il y a aussi parfois des anecdotes moins tragiques mais tout aussi édifiantes :
31 janv. 2011
Vivre sous les tropiques: "les petites bestioles" (première partie)
Qui dit vivre sous les tropiques, dit aussi bien sûr cohabiter avec une faune très large de petites bestioles, gentilles et moins gentilles, qui viennent agrémenter notre train-train quotidien d'émotions sans égal. Les anecdotes concernant cette cohabitation sont innombrables, en voici juste quelques unes:
[Bangkok, Thaïlande] [NB. En Asie du Sud-est on se déchausse toujours avant d'entrer dans une maison. On laisse alors les chaussures devant l'entrée]. Un jour, chez nous à Bangkok, alors que je mettais mes chaussures, je sentis que quelque chose empêchait mon pied de pénétrer jusqu’au fond de la chaussure, comme parfois ces papiers d'emballage qui restent coincés après l’achat.
[Bangkok, Thaïlande] [NB. En Asie du Sud-est on se déchausse toujours avant d'entrer dans une maison. On laisse alors les chaussures devant l'entrée]. Un jour, chez nous à Bangkok, alors que je mettais mes chaussures, je sentis que quelque chose empêchait mon pied de pénétrer jusqu’au fond de la chaussure, comme parfois ces papiers d'emballage qui restent coincés après l’achat.
29 janv. 2011
Un crime au plus que parfait.
Un jour un crime particulièrement spectaculaire eut lieu dans la partie sud de Site 2: un homme décapité en plein jour au beau milieu de la foule. Pourtant lors de notre enquête, il nous fut impossible de trouver le moindre témoin qui puisse identifier le coupable. J’en fis part à un ami, le Père Venet, un vieux prêtre missionnaire français qui avait fait tout son sacerdoce dans la campagne profonde du Cambodge et qui, par la relation étroite qu’il entretenait avec ses ouailles réfugiées, savait tout ce qu’il se passait dans le camp. Il était connu pour son franc-parler, très cru, tant en Khmer qu’en français.
Il m’écouta, puis avec un sourire quelque peu sarcastique, me répondit : « ben, couillon, ton coupable tu ne le trouveras jamais ; le type qui a été trucidé là, tu sais qui c’était ? C’était un sorcier qui jetait des mauvais sorts et que tout le monde craignait dans le camp. Les gens ici sont très reconnaissants à celui qui l’a éliminé. Les témoins ne parleront jamais. Oublie cette histoire ! ».
En effet, nous ne pûmes jamais élucider cette affaire.
Période UNBRO, 1987-1992, Site 2.
20 janv. 2011
Mea Culpa du Bloggeur
Je me rends compte en relisant mes textes ci-dessous que, sans le vouloir, je contribue à renforcer des clichés sur l’humanitaire : tous mes récits sont véridiques, mais ils ne relatent le plus souvent que des événements, somme toute, "exceptionnels", remplis d’une intensité qui n’est pas forcement l’intensité du vécu humanitaire quotidien. C’est normal, c’est quand même en partie par ce besoin d‘exorciser ces instants que j’ai créé ce blog. Mais ne décrire que ces moments exceptionnels c’est courir le risque de faire croire au lecteur non averti que l’humanitaire ce n’est que cela. En vérité, le quotidien humanitaire, comme tout quotidien, connait lui aussi sa routine ; cette même routine que j’avais tenté de fuir en France, et qui avait été un élément déterminant de ma décision de m’expatrier ! Certes la routine humanitaire se développe dans un contexte totalement différent, avec des activités qui peuvent, depuis l’Occident, sembler hors du commun, mais elle n’en reste pas moins une routine. Alors, parlons aussi de la routine !
7 janv. 2011
Le masque de Zorro.
C’est comme ça; il est des événements qui marquent plus que d'autres, et celui-ci en fait partie: c’était dans le camp de réfugiés de Site 2, j’étais alors avec mon collègue thaïlandais Songcharoen sous le petit préau de bambou qui servait à la fois de salle de réunion et de salle à manger au bureau des Nations Unies du camp, et nous nous apprêtions a prendre un petit déjeuner. A peine étions nous assis que le sifflement strident et bien reconnaissable d’une roquette qui nous arrive dessus à toute allure se fit entendre. Nous eûmes à peine le temps de nous jeter à terre, que l’engin explosait dans un vacarme épouvantable, déchiquetant autour de nous les branches des arbres. Puis... une seconde d'un silence mortel, durant lequel les feuilles hachées par les éclats retombèrent doucement sur nos têtes, et le cri de notre collègue Andy hurlant à plein poumon «That’s a 4 ! that’s a 4 ! Situation 4 !».
25 déc. 2010
On a tout compris!
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Photos extraite de l'album Mission OMS dans le Mindoro Occidental (Philippines) - 2005 |
Ce poster ci-dessus, on peut le trouver dans de nombreux pays de l’Asie du Sud-est - Thaïlande, Laos, Cambodge, Vietnam, Philippines, etc. - Il tente d’éduquer les populations, au niveau d’instruction limité, au danger du paludisme, ou encore de la dengue, en identifiant clairement le responsable : le moustique ! Qu’il s’agisse d’un anophèle pour le paludisme ou d'un aedès pour la dengue, le poster présente alors le moustique - en gros pour accentuer le message - en train de sucer le sang sur un bras.
Un jour, alors qu’un de nos agents de santé dans un village reculé du Laos faisait consciencieusement sa séance d’éducation à la prévention contre le paludisme, à l’aide de ce poster, qu’il suivit des recommandations d’usage : dormir sous les moustiquaires, etc., un villageois vint à lui et lui dit sur un ton rassurant : « Ne vous inquiétez pas pour nous, Monsieur, ici, des moustiques de cette taille, il n’y en a pas! »
--
Chez la plupart des ethnies vivant dans les régions reculées de l’Asie du Sud-est – forêts et montagnes notamment - l’animisme fait partie intégrante de la culture et de la vie quotidienne, et tout y est interprété selon sa logique : ainsi le paludisme, pour beaucoup de ces ethnies, est du aux mauvais esprits de la forêt.
Un jour qu’un de nos agents de santé venait faire une séance d’éducation à la prévention du paludisme dans une de ces tribus, il se heurta à l’incrédulité des autochtones lorsqu’il commença à expliquer que le paludisme était causé par la piqûre d’un moustique infecté… jusqu’au moment où un des villageois eût tout comprit: « ben, oui… ce sont les mauvais esprits qui envoient ces méchants moustiques! »
Comme quoi modernité et tradition peuvent parfois faire bon ménage!
Période OMS, Philippines, 2003-2006 et période Union Européenne, Laos, 2000-2003.
12 déc. 2010
Bioforce: la case "Départ"… (Partie I)
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| Le logo de BIOFORCE en 1984 |
11 déc. 2010
On ne sait jamais ni le mal ni le bien que l'on fait (partie I)
Ek Sinath était un jeune réfugié cambodgien, d'une vingtaine d'années, plein d'enthousiasme et volontaire, que j'avais recruté comme assistant-interprète dans le camp de Site 2. Un peu timide mais sérieux dans son travail, il était d'une personnalité agréable et toujours prompt à apprendre. Un jour il vint à moi avec une requête spéciale: il voulait que je lui fasse une carte d'identité attestant qu'il travaillait bien sous mes ordres et pour le compte des Nations Unies, afin de faciliter les démarches que je lui demandais auprès des administrateurs du camps. Sa demande était tout à fait légitime et dès le soir je m'attelai à la tâche, tapant à la machine sur un carton jaune – pas d'ordinateur à cette époque! - une petite carte d'identité, avec un en-tête de l'Opération des Nations Unies, son nom, sa date de naissance, sa position, la date de validité de la carte, etc. j'y accolai sa photo et signai en bas de carte de mon nom et de ma fonction. Le lendemain matin je la fis laminer dans une petite boutique de photo d'Aranyaprathet puis la remis à Sinath. Celui-ci fut très heureux de recevoir sa carte, et m'assura par la suite qu'elle lui facilitait beaucoup son travail.
Et puis, quelques semaines plus tard, un lundi matin, plus de Sinath. J'attendis 1, 2, 3 jours, rien; une semaine, un mois, toujours pas de signe de vie. J'avais beau le chercher partout, il avait totalement disparu et personne ne savait ce qu'il était advenu de mon jeune assistant. J'étais à la fois surpris et inquiet, mais finalement il me fallut me rendre à l'évidence, qu'il ne reviendrait pas, et je recrutai un autre assistant pour le remplacer.
Un an plus tard, toujours dans le camp de Site 2, je vis venir à moi, un jeune homme très maigre, au visage triste: Sinath! Il tentait bien de sourire, mais il y avait quelque chose de cassé en lui. Il était méconnaissable: Lorsqu'il me raconta son histoire, je n'en crus pas mes oreilles: Le fameux weekend où il avait disparu, il y avait donc une année de cela, il avait voulu rendre visite à sa grand-mère au Cambodge. Comme le font beaucoup de réfugiés sur cette frontière poreuse, il était sorti du camp et rentré au Cambodge. Sa grand-mère habitant loin dans les terres, il s'enquit de prendre le train. Dans le train, contrôle d'identité: Sinath n'a pas de papiers, si ce n'est la petite carte que je lui avait faite. Il l'a montre. Elle est en anglais, voila qui est bien suspect pour les policiers cambodgiens du régime de l'époque. Sinath est aussitôt débarqué du train et emmené au poste de police, où il est interrogé durement. Nous sommes en pleine guerre et l'espionite aigue sévit des deux côtés du conflit. Les policiers qui scrutent la carte de Sinath sont convaincus que Sinath est un espion, comme la carte a un en-tête des Nations Unies, c'est un espion des Nations Unies, et comme son chef est un français, c'est un espion à la solde de La France. Tout cela pourrait faire sourire si les choses n'avaient été plus loin. Mais ce ne fut pas le cas, et sur ces simples présomptions – ou présomptions simplistes! - Sinath fut arrêté et envoyé à Phnom Penh dans la pire prison de la capitale; la tristement célèbre T3. Là - après un jugement expéditif où il sera condamné sans aucune preuve - il sera enchaîné et gardé dans des conditions de détention terribles pendant… un an! Simplement parce qu'il était en possession d'une carte d'identité que les autorités ne comprenaient pas!
Jamais, ô grand jamais, je n'aurais pu imaginer un seul instant que la petite carte d'identité que j'avais confectionnée à Sinath eût pu lui causer des problèmes, et encore moins autant de souffrances! C'est ainsi, on croit parfois bien faire, mais le destin en décide autrement.
___
Épilogue: Un an plus tard, alors que j'avais quitté la frontière et prenais alors mes fonctions pour la composante des Droits de l'Homme de l'APRONUC, j’aperçus parmi le personnel cambodgien du bureau quelqu'un que je crus reconnaître: "- Sinath!" m'écriai-je. Sinath se retourna, et sembla heureux de me revoir, mais il me prit aussitôt à part, et me dit tout bas "Monsieur, je ne m'appelle plus Sinath, j'ai changé de nom, s'il vous plaît, ne m'appelez plus Sinath…" Il avait fait comme beaucoup de cambodgiens qui veulent se soulager d'un passé trop lourd à survivre: changer de nom. Je respectai bien sûr son vœu et le laissai à la construction de sa nouvelle vie.
Période UNBRO – Camp Officer – Site 2, 1987-88.
Et puis, quelques semaines plus tard, un lundi matin, plus de Sinath. J'attendis 1, 2, 3 jours, rien; une semaine, un mois, toujours pas de signe de vie. J'avais beau le chercher partout, il avait totalement disparu et personne ne savait ce qu'il était advenu de mon jeune assistant. J'étais à la fois surpris et inquiet, mais finalement il me fallut me rendre à l'évidence, qu'il ne reviendrait pas, et je recrutai un autre assistant pour le remplacer.
Un an plus tard, toujours dans le camp de Site 2, je vis venir à moi, un jeune homme très maigre, au visage triste: Sinath! Il tentait bien de sourire, mais il y avait quelque chose de cassé en lui. Il était méconnaissable: Lorsqu'il me raconta son histoire, je n'en crus pas mes oreilles: Le fameux weekend où il avait disparu, il y avait donc une année de cela, il avait voulu rendre visite à sa grand-mère au Cambodge. Comme le font beaucoup de réfugiés sur cette frontière poreuse, il était sorti du camp et rentré au Cambodge. Sa grand-mère habitant loin dans les terres, il s'enquit de prendre le train. Dans le train, contrôle d'identité: Sinath n'a pas de papiers, si ce n'est la petite carte que je lui avait faite. Il l'a montre. Elle est en anglais, voila qui est bien suspect pour les policiers cambodgiens du régime de l'époque. Sinath est aussitôt débarqué du train et emmené au poste de police, où il est interrogé durement. Nous sommes en pleine guerre et l'espionite aigue sévit des deux côtés du conflit. Les policiers qui scrutent la carte de Sinath sont convaincus que Sinath est un espion, comme la carte a un en-tête des Nations Unies, c'est un espion des Nations Unies, et comme son chef est un français, c'est un espion à la solde de La France. Tout cela pourrait faire sourire si les choses n'avaient été plus loin. Mais ce ne fut pas le cas, et sur ces simples présomptions – ou présomptions simplistes! - Sinath fut arrêté et envoyé à Phnom Penh dans la pire prison de la capitale; la tristement célèbre T3. Là - après un jugement expéditif où il sera condamné sans aucune preuve - il sera enchaîné et gardé dans des conditions de détention terribles pendant… un an! Simplement parce qu'il était en possession d'une carte d'identité que les autorités ne comprenaient pas!
Jamais, ô grand jamais, je n'aurais pu imaginer un seul instant que la petite carte d'identité que j'avais confectionnée à Sinath eût pu lui causer des problèmes, et encore moins autant de souffrances! C'est ainsi, on croit parfois bien faire, mais le destin en décide autrement.
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Épilogue: Un an plus tard, alors que j'avais quitté la frontière et prenais alors mes fonctions pour la composante des Droits de l'Homme de l'APRONUC, j’aperçus parmi le personnel cambodgien du bureau quelqu'un que je crus reconnaître: "- Sinath!" m'écriai-je. Sinath se retourna, et sembla heureux de me revoir, mais il me prit aussitôt à part, et me dit tout bas "Monsieur, je ne m'appelle plus Sinath, j'ai changé de nom, s'il vous plaît, ne m'appelez plus Sinath…" Il avait fait comme beaucoup de cambodgiens qui veulent se soulager d'un passé trop lourd à survivre: changer de nom. Je respectai bien sûr son vœu et le laissai à la construction de sa nouvelle vie.
Période UNBRO – Camp Officer – Site 2, 1987-88.
10 déc. 2010
Ces petits gestes de rien du tout …qui tuent.
Un jour, à Siem Reap, que Christophe P., son assistant Mr K. et moi étions en train d'interviewer une victime de violation de droits de l'Homme, un homme vint à nous, tout essoufflé, nous avertir que des soldats du CPAF [1] avaient fait irruption dans un quartier de Wat Bo, majoritairement habité par des sympathisants du FUNCINPEC (le principal parti d'opposition) et qu'ils en menaçaient les occupants. Je saisis mon talkie-walkie et informai la police civile des Nations Unies - la CivPol – les priant d'envoyer une patrouille sur le champ.
Nous reprîmes alors l'interview. Mais quelque quinze minutes plus tard l'homme qui nous avait averti revint, cette fois tout à fait affolé, qui nous supplia d'intervenir. Christophe et moi étions perplexes: "- Comment ça? La CivPol n'est pas encore intervenue?" Il nous fit signe que non. Je rappelai aussitôt la CivPol et leur demandai pourquoi ils n'étaient pas déjà sur les lieux; l'officier de permanence me répondit par un "- nous voudrions plus de détails sur la situation avant.". J'étais tellement furieux que je lâchai "- et vous ne voulez pas un rapport écrit en trois exemplaires aussi avant d'intervenir?" et raccrochai aussi sec [2].
Face à cette absence flagrante de volonté d'intervenir de ces officiers CivPol [3], Christophe et moi décidâmes d'aller nous-même sur place voir ce qu'il se passait. Nous primes ma voiture et filâmes sur le lieu rapporté de l'incident aux alentours de la pagode Bo. Lorsque nous arrivâmes, tout semblait pourtant parfaitement calme: seule une femme était là, debout à l'entrée du village, immobile et nous fixant du regard. En m'approchant d'elle je remarquai qu'elle tremblait de tous ses membres et qu'elle avait les yeux remplis d'effroi.
Nous reprîmes alors l'interview. Mais quelque quinze minutes plus tard l'homme qui nous avait averti revint, cette fois tout à fait affolé, qui nous supplia d'intervenir. Christophe et moi étions perplexes: "- Comment ça? La CivPol n'est pas encore intervenue?" Il nous fit signe que non. Je rappelai aussitôt la CivPol et leur demandai pourquoi ils n'étaient pas déjà sur les lieux; l'officier de permanence me répondit par un "- nous voudrions plus de détails sur la situation avant.". J'étais tellement furieux que je lâchai "- et vous ne voulez pas un rapport écrit en trois exemplaires aussi avant d'intervenir?" et raccrochai aussi sec [2].
Face à cette absence flagrante de volonté d'intervenir de ces officiers CivPol [3], Christophe et moi décidâmes d'aller nous-même sur place voir ce qu'il se passait. Nous primes ma voiture et filâmes sur le lieu rapporté de l'incident aux alentours de la pagode Bo. Lorsque nous arrivâmes, tout semblait pourtant parfaitement calme: seule une femme était là, debout à l'entrée du village, immobile et nous fixant du regard. En m'approchant d'elle je remarquai qu'elle tremblait de tous ses membres et qu'elle avait les yeux remplis d'effroi.
28 nov. 2010
Bernard Kouchner… c'est ce convoi.
J'étais là, jeune officier onusien, seul au beau milieu de la route à attendre un des ces nombreux convois officiels qui venaient visiter le camp de Site 2 sur la frontière khméro-thaïlandaise. Ce jour-là, il s'agissait de la visite du ministre français des affaires humanitaires Bernard Kouchner, accompagné de l'ambassadeur de France. C'était bien la première fois que l'on voyait l'ambassadeur de France dans les parages alors que les ambassadeurs belge et américain, par exemple, y venaient régulièrement soutenir leurs "troupes humanitaires". [Voir plus tard le billet sur le "soutien" de l'ambassade de France de Bangkok aux humanitaires français et aux réfugiés de la frontière].
Le convoi devait arriver d'un moment à l'autre. Seulement voila, les bombardements de l'autre côté de la frontière, à quelques centaines de mètres seulement, se faisaient bien entendre ce matin-là. J'avais alors pour instruction de stopper le convoi lorsque celui-ci arriverait, jusqu'à ce que ce que je reçoive le feu vert d'Andy, mon collègue américain, coordinateur de la sécurité du camp.
![]() |
| Dr Bernard Kouchner (Photo AFP) |
27 nov. 2010
Enquête dans un village sous protection ...un peu spéciale
Ce jour-là, le Directeur de l'APRONUC de la Province avait décidé d'envoyer une mission pour évaluer la situation dans les terres reculées de la province, avant la tenue prochaine des élections générales. Je m’étais volontiers joint à cette petite quinzaine d'officiels onusiens, policiers, observateurs militaires et autres volontaires de la composante électorale, etc. Nous montâmes à bord d'un hélicoptère Mi-17, piloté comme il se doit par un équipage russe en short bleu azur, et nous nous dirigeâmes vers les districts les plus isolés de la province. Lorsque nous fûmes au dessus de la zone ciblée, nous cherchâmes âme qui vive, et bientôt repérâmes un petit village encaissé où nous décidâmes d'atterrir. Pendant que le pilote faisait une dernière circonvolution à sa verticale cherchant un point d'atterrissage, j'observai d'en haut la vie de ce petit village: "Oh-ho - fis-je soudain au policier philippin assit à mes cotés – tu sais où nous allons atterrir?" Il m'interrogea du regard... "- ...en plein dans un village sous contrôle Khmer Rouge!" répondis-je. J'avais en effet aperçu depuis le hublot des hommes portant le brassard bleu reconnaissable des hommes chargés du service d'ordre dans les zones sous contrôle KR. Mes collègues policiers de l'APRONUC étaient à la fois excités et très inquiets à la nouvelle.
23 nov. 2010
Damné… tu es damné!
Ce jour-là, j'étais alors responsable de la sécurité du camp, et on m'appela sur le canal 1 pour une urgence. Je pris l'appel: il s'agissait d'un accident sur une des artères principales du camp Sud. Je fonçai sur le lieu de ce qui s'avéra vite être un accident rarissime et particulièrement effroyable: une petite fille, d'une douzaine d'années, était passée sous le rouleau compresseur qui damait la piste. A mon arrivée la fillette avait déjà été transportée aux urgences de l'hôpital du camp. J'interrogeai les témoins qui m'expliquèrent les circonstances du drame: la petite marchait sur la route avec un long kramar [pièce de tissu traditionnelle cambodgienne] autour de la tête; dans le brouhaha de la rue elle n'avait ni vu ni entendu le rouleau compresseur s'approcher. Bousculée par la machine, elle était tombée et avait été empêchée de se relever par son kramar déjà pris sous le rouleau. Des passants avaient bien tenté d'intervenir et avertir le conducteur mais celui-ci – assis trop en retrait pour pouvoir voir ce qui se passait devant son engin - ne comprit que trop tard. Lorsqu'il s'arrêta, la petite était déjà passée sous le rouleau.
12 nov. 2010
Un tout petit atelier pour un grand développement.
A cette époque [début des années 80], tout volontaire travaillant pour Opération Handicap Internationale (OHI; aujourd'hui renommée "Handicap International") ne rêvait que d'une chose: être en charge d'un atelier d'appareillages et faire de la prothèse! Je n'échappais pas à la règle, mais pour cette première année de volontariat, OHI m'avait d'abord chargé de mettre sur pieds l'"Opération parrainage". Après un an, et le parrainage dorénavant sur les rails*, je formulai ma demande de mutation pour un atelier d'appareillages. Autre desiderata: être plongé le plus profondément possible dans le contexte local et m'éloigner des grosses équipes d'expatriés afin de pouvoir profiter au mieux de cette expérience unique d'expatriation. Je fus alors servi: on m'envoya dans le tout petit hôpital de district de Borai, dans la province de Trad, sur la dernière petite langue de terre bordant la frontière cambodgienne au sud-est de la Thaïlande. L'atelier dont j'avais la charge ne comptait que deux ouvriers, et personne sur les lieux ne parlait autre chose que le Thaï! Me voila donc largué au beau milieu de nulle part…
11 nov. 2010
Khmers Rouges et Droits de l'Homme
Contexte: Les camps de "personnes déplacées"* sur la frontière khméro-thaïlandaise étaient de véritables microcosmes; on pouvait ainsi y trouver toutes les caractéristiques des grandes villes, même si poussées parfois à l'extrême par la promiscuité qui y régnait et le contexte de guerre. Un microcosme donc, tant dans le bien que dans le mal: ainsi dans les camps, il y avait des meurtres, des vols, des viols, des bordels, des tripots pour jeux d'argents illégaux,beaucoup de violence en général. Bien que les camps fussent installés en territoire thaïlandais**, La Thaïlande ne voulait pas s'impliquer dans les affaires internes cambodgiennes qui avaient lieu dans ces camps, qu'il s'agisse de délits ou de crimes, tant que ça n'impliquait pas au moins un citoyen thaïlandais. Les autorités thaïlandaises avaient alors demandé aux Nations Unies d'aider les cambodgiens à organiser leur propre police et leurs propres tribunaux, afin d'assurer la sécurité et la justice dans ces espèces de no man's land juridiques qu'étaient ces camps. Nous [l'ONU] avions donc établis ce que nous appelions les "Comités de Justice" (Justice Committee en anglais) et nos juristes spécialisés avaient travaillé d'arrache pied avec les Cambodgiens compétents pour élaborer un "code de justice" (code of justice), sorte de code pénal qui s'inspirait des codes pénaux français, cambodgien et autres. Le document final avait été dûment traduit en Khmer et distribué à tous les acteurs du système (comités de justice, policiers, administrateurs des camps, personnel onusien, etc.) Les Comités de justice étaient donc les "tribunaux" des camps. La sélection des membres des Comités variait selon les camps. Dans le camp d'O'trao - un camp administré par les Khmers Rouges - les membres du Comité de Justice étaient tous des vieillards qui avaient été sélectionnées pour leur "respectabilité".
[O'trao, camp Khmer Rouge, 1991]
En tant que cadre onusien chargé de la protection et des Droits de l'Homme dans les camps du Nord, mon rôle, en plus d'un travail d'investigation, impliquait la plus grande diffusion possible de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et de l'application de ses principes. Pour ce faire, commencer par les membres du système judiciaire me semblait être une bonne stratégie…
[O'trao, camp Khmer Rouge, 1991]
En tant que cadre onusien chargé de la protection et des Droits de l'Homme dans les camps du Nord, mon rôle, en plus d'un travail d'investigation, impliquait la plus grande diffusion possible de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et de l'application de ses principes. Pour ce faire, commencer par les membres du système judiciaire me semblait être une bonne stratégie…
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