29 janv. 2011

Un crime au plus que parfait.

Un jour un crime particulièrement spectaculaire eut lieu dans la partie sud de Site 2: un homme décapité en plein jour au beau milieu de la foule. Pourtant lors de notre enquête, il nous fut impossible de trouver le  moindre témoin qui puisse identifier le coupable. J’en fis part à un ami, le Père Venet, un vieux prêtre missionnaire français qui avait fait tout son sacerdoce dans la campagne profonde du Cambodge et qui, par la relation étroite qu’il entretenait avec ses ouailles réfugiées, savait tout ce qu’il se passait dans le camp. Il était connu pour son franc-parler, très cru, tant en Khmer qu’en français.
Il m’écouta, puis avec un sourire quelque peu sarcastique, me répondit : « ben, couillon, ton coupable tu ne le trouveras jamais ; le type qui a été trucidé là, tu sais qui c’était ? C’était un sorcier qui jetait des mauvais sorts et que tout le monde craignait dans le camp. Les gens ici sont très reconnaissants à celui qui l’a éliminé. Les témoins ne parleront jamais. Oublie cette histoire ! ».

En effet, nous ne pûmes jamais élucider cette affaire.

Période UNBRO, 1987-1992, Site 2. 

20 janv. 2011

Mea Culpa du Bloggeur

Je me rends compte en relisant mes textes ci-dessous que, sans le vouloir, je contribue à renforcer des clichés sur l’humanitaire : tous mes récits sont véridiques, mais ils ne relatent le plus souvent que des événements, somme toute, "exceptionnels", remplis d’une intensité qui n’est pas forcement l’intensité du vécu humanitaire  quotidien.  C’est normal, c’est quand même en partie  par ce besoin d‘exorciser ces instants que j’ai créé ce blog. Mais ne décrire que ces moments exceptionnels c’est courir le risque de faire croire au lecteur non averti que l’humanitaire ce n’est que cela. En vérité, le quotidien humanitaire, comme tout quotidien, connait  lui aussi sa routine ; cette même routine que j’avais tenté de fuir en France, et qui avait été un élément déterminant de ma décision de m’expatrier ! Certes la routine humanitaire se développe dans un contexte totalement différent, avec des activités qui peuvent, depuis l’Occident, sembler hors du commun, mais elle n’en reste pas moins une routine. Alors, parlons aussi de la routine !

7 janv. 2011

Le masque de Zorro.

C’est comme ça; il est des événements qui marquent plus que d'autres, et celui-ci en fait partie: c’était dans le camp de réfugiés de Site 2,  j’étais alors avec mon collègue thaïlandais Songcharoen sous le petit préau de bambou qui servait à la fois de salle de réunion et de salle à manger au bureau des Nations Unies du camp, et nous nous apprêtions a prendre un petit déjeuner. A peine étions nous assis que le sifflement strident et bien reconnaissable d’une roquette qui nous arrive dessus à toute allure se fit entendre. Nous eûmes à peine le temps de nous jeter à terre, que l’engin explosait dans un vacarme épouvantable, déchiquetant autour de nous les branches des arbres.  Puis... une seconde d'un silence mortel, durant lequel les feuilles hachées par les éclats retombèrent  doucement sur nos têtes, et le cri de notre collègue Andy hurlant à plein poumon «That’s a 4 ! that’s a 4 ! Situation 4 !».

25 déc. 2010

On a tout compris!


Ce poster ci-dessus, on peut le trouver dans de nombreux pays de l’Asie du Sud-est - Thaïlande, Laos, Cambodge, Vietnam, Philippines, etc. - Il tente d’éduquer les populations, au niveau d’instruction limité, au danger du paludisme, ou encore de la dengue, en identifiant clairement le responsable : le moustique ! Qu’il s’agisse d’un anophèle pour le paludisme ou d'un aedès pour la dengue, le poster présente alors le moustique - en gros pour accentuer le message - en train de sucer le sang sur un bras.
Un jour, alors qu’un de nos agents de santé dans un village reculé du Laos faisait consciencieusement sa séance d’éducation à la prévention contre le paludisme, à l’aide de ce poster, qu’il suivit des recommandations d’usage : dormir sous les moustiquaires, etc., un villageois vint à lui et lui dit sur un ton rassurant : « Ne vous inquiétez pas pour nous, Monsieur, ici, des moustiques de cette taille, il n’y en a pas! »
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Chez la plupart des ethnies vivant dans les régions reculées de l’Asie du Sud-est – forêts et montagnes notamment - l’animisme fait partie intégrante de la culture et de la vie quotidienne, et tout  y est interprété selon sa logique : ainsi le paludisme, pour beaucoup de ces ethnies, est du aux mauvais esprits de la forêt.
Un jour qu’un de nos agents de santé venait faire une séance d’éducation à la prévention du paludisme dans une de ces tribus, il se heurta à l’incrédulité des autochtones lorsqu’il commença à expliquer que le paludisme était causé par la piqûre d’un moustique infecté… jusqu’au moment où un des villageois eût tout comprit: « ben, oui… ce sont les mauvais esprits qui envoient ces  méchants moustiques! »

Comme quoi modernité et tradition peuvent parfois faire bon ménage! 

Période OMS, Philippines, 2003-2006 et période Union Européenne, Laos, 2000-2003. 

12 déc. 2010

Bioforce: la case "Départ"… (Partie I)

Le logo de BIOFORCE en 1984
Comment et pourquoi ai-je embrassé cette carrière humanitaire? Curieusement, je me souviens très bien des détails du petit événement déclencheur: c'était en 1983, j'étais alors à la fac de médecine de la Pitié-Salpêtrière (étudiant–psychomotricien), je sortais de l'amphithéâtre en compagnie de mon vieux copain Joël J.  et nous nous dirigions vers le Restau U. Joël me dit: "- Dis, t'as entendu parler de cette école de l'humanitaire qui vient d'ouvrir à Lyon où tu fais du parachute, du 4x4, de la moto et où tu apprends à mettre en place des missions de par le monde…" Je n'en croyais pas mes oreilles, et je regardai Joël médusé, il poursuivit: " -…c'est une formation en 3 ans, au cours de laquelle tu es payé, et tu ne fais qu'un an à Lyon, le reste tu dois déjà le faire sur le terrain pour obtenir ton diplôme… " Cette fois, c'en était trop, tout ce dont je rêvais en un: combiner aventure, voyages et altruisme! Certes, les études de psychomotricien étaient tout à fait passionnantes à bien des égards, mais je n'arrivais pas à m'imaginer un seul instant coincé dans un Centre Médico-Psychopédagogique sitôt mon diplôme obtenu, j'avais un besoin énorme de sortir de Paris et surtout de sa banlieue!

11 déc. 2010

On ne sait jamais ni le mal ni le bien que l'on fait (partie I)

Ek Sinath était un jeune réfugié cambodgien, d'une vingtaine d'années, plein d'enthousiasme et volontaire, que j'avais recruté comme assistant-interprète dans le camp de Site 2. Un peu timide mais sérieux dans son travail, il était d'une personnalité agréable et toujours prompt à apprendre. Un jour il vint à moi avec une requête spéciale: il voulait que je lui fasse une carte d'identité attestant qu'il travaillait bien sous mes ordres et pour le compte des Nations Unies, afin de faciliter les démarches que je lui demandais auprès des administrateurs du camps. Sa demande était tout à fait légitime et dès le soir je m'attelai à la tâche, tapant à la machine sur un carton jaune – pas d'ordinateur à cette époque! -  une petite carte d'identité, avec un en-tête de l'Opération des Nations Unies, son nom, sa date de naissance, sa position, la date de validité de la carte, etc. j'y accolai sa photo et signai en bas de carte de mon nom et de ma fonction. Le lendemain matin je la fis laminer dans une petite boutique de photo d'Aranyaprathet puis la remis à Sinath. Celui-ci fut très heureux de recevoir sa carte, et m'assura par la suite qu'elle lui facilitait beaucoup son travail.

Et puis, quelques semaines plus tard, un lundi matin, plus de Sinath. J'attendis 1, 2, 3 jours, rien; une semaine, un mois, toujours pas de signe de vie. J'avais beau le chercher partout, il avait totalement disparu et personne ne savait ce qu'il était advenu de mon jeune assistant. J'étais à la fois surpris et inquiet, mais finalement il me fallut me rendre à l'évidence, qu'il ne reviendrait pas, et je recrutai un autre assistant pour le remplacer.

Un an plus tard, toujours dans le camp de Site 2, je vis venir à moi, un jeune homme très maigre, au visage triste: Sinath!  Il tentait bien de sourire, mais il y avait quelque chose de cassé en lui. Il était méconnaissable: Lorsqu'il me raconta son histoire, je n'en crus pas mes oreilles: Le fameux weekend où il avait disparu, il y avait donc une année de cela, il avait voulu rendre visite à sa grand-mère au Cambodge. Comme le font beaucoup de réfugiés sur cette frontière poreuse, il était sorti du camp et rentré au Cambodge. Sa grand-mère habitant loin dans les terres, il s'enquit de prendre le train. Dans le train, contrôle d'identité: Sinath n'a pas de papiers, si ce n'est la petite carte que je lui avait faite. Il l'a montre. Elle est en anglais, voila qui est bien suspect pour les policiers cambodgiens du régime de l'époque. Sinath est aussitôt débarqué du train et emmené au poste de police, où il est interrogé durement. Nous sommes en pleine guerre et l'espionite aigue sévit des deux côtés du conflit. Les policiers qui scrutent la carte de Sinath sont convaincus que Sinath est un espion, comme la carte a un en-tête des Nations Unies, c'est un espion des Nations Unies, et comme son chef est un français, c'est un espion à la solde de La France. Tout cela pourrait faire sourire si les choses n'avaient été plus loin. Mais ce ne fut pas le cas, et sur ces simples présomptions – ou présomptions simplistes! - Sinath fut arrêté et envoyé à Phnom Penh dans la pire prison de la capitale; la tristement célèbre T3. Là - après un jugement expéditif où il sera condamné sans aucune preuve - il sera enchaîné et gardé dans des conditions de détention terribles pendant… un an! Simplement parce qu'il était en possession d'une carte d'identité que les autorités ne comprenaient pas!
Jamais, ô grand jamais, je n'aurais pu imaginer un seul instant que la petite carte d'identité que j'avais confectionnée à Sinath eût pu lui causer des problèmes, et encore moins autant de souffrances! C'est ainsi, on croit parfois bien faire, mais le destin en décide autrement.

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Épilogue: Un an plus tard, alors que j'avais quitté la frontière et prenais alors mes fonctions pour la composante des Droits de l'Homme de l'APRONUC, j’aperçus parmi le personnel cambodgien du bureau quelqu'un que je crus reconnaître: "- Sinath!" m'écriai-je. Sinath se retourna, et sembla heureux de me revoir, mais il me prit aussitôt à part, et me dit tout bas "Monsieur, je ne m'appelle plus Sinath, j'ai changé de nom, s'il vous plaît, ne m'appelez plus Sinath…" Il avait fait comme beaucoup de cambodgiens qui veulent se soulager d'un passé trop lourd à survivre: changer de nom. Je respectai bien sûr son vœu et le laissai à la construction de sa nouvelle vie.   
 
Période UNBRO – Camp Officer – Site 2, 1987-88.

10 déc. 2010

Ces petits gestes de rien du tout …qui tuent.

Un jour, à Siem Reap, que Christophe P., son assistant Mr K. et moi étions en train d'interviewer une victime de violation de droits de l'Homme, un homme vint à nous, tout essoufflé, nous avertir que des soldats du CPAF [1] avaient fait irruption dans un quartier de Wat Bo, majoritairement habité par des sympathisants du FUNCINPEC (le principal parti d'opposition) et qu'ils en menaçaient les occupants. Je saisis mon talkie-walkie et informai la police civile des Nations Unies - la CivPol – les priant d'envoyer une patrouille sur le champ.
Nous reprîmes alors l'interview. Mais quelque quinze minutes plus tard l'homme qui nous avait averti revint, cette fois tout à fait affolé, qui nous supplia d'intervenir. Christophe et moi étions perplexes: "- Comment ça? La CivPol n'est pas encore intervenue?" Il nous fit signe que non. Je rappelai aussitôt la CivPol et leur demandai pourquoi ils n'étaient pas déjà sur les lieux; l'officier de permanence me répondit par un "- nous voudrions plus de détails sur la situation avant.". J'étais tellement furieux que je lâchai "- et vous ne voulez pas un rapport écrit en trois exemplaires aussi avant d'intervenir?" et raccrochai aussi sec [2].
Face à cette absence flagrante de volonté d'intervenir de ces officiers CivPol [3], Christophe et moi décidâmes d'aller nous-même sur place voir ce qu'il se passait. Nous primes ma voiture et filâmes sur le lieu rapporté de l'incident aux alentours de la pagode Bo. Lorsque nous arrivâmes, tout semblait pourtant parfaitement calme: seule une femme était là, debout à l'entrée du village, immobile et nous fixant du regard. En m'approchant d'elle je remarquai qu'elle tremblait de tous ses membres et qu'elle avait les yeux remplis d'effroi.

28 nov. 2010

Bernard Kouchner… c'est ce convoi.

J'étais là, jeune officier onusien, seul au beau milieu de la route à attendre un des ces nombreux convois officiels qui venaient visiter le camp de Site 2 sur la frontière khméro-thaïlandaise. Ce jour-là, il s'agissait de la visite du ministre français des affaires humanitaires Bernard Kouchner, accompagné de l'ambassadeur de France. C'était bien la première fois que l'on voyait l'ambassadeur de France dans les parages alors que les ambassadeurs belge et américain, par exemple, y venaient régulièrement soutenir leurs "troupes humanitaires". [Voir plus tard le billet sur le "soutien" de l'ambassade de France de Bangkok aux humanitaires français et aux réfugiés de la frontière].
Le convoi devait arriver d'un moment à l'autre. Seulement voila, les bombardements de l'autre côté de la frontière, à quelques centaines de mètres seulement, se faisaient bien entendre ce matin-là. J'avais alors pour instruction de stopper le convoi lorsque celui-ci arriverait, jusqu'à ce que ce que je reçoive le feu vert d'Andy, mon collègue américain, coordinateur de la sécurité du camp.

Dr Bernard Kouchner
(Photo AFP)
Le convoi arriva, un énorme convoi, beaucoup plus grand et impressionnant que je ne l'attendais: ouvert par une voiture de la police nationale thaïlandaise aux gyrophares tournoyant, suivis de command cars militaires avec moult officiers supérieurs, puis les Mercedes noires des visiteurs VIP, puis des ambulances et encore d'autres voitures militaires et autres camions chargés de soldats armés. Et me voici donc debout au milieu de la rue à stopper un tel convoi! Celui-ci s'arrête. Un officier de police thaïlandais descend de sa voiture et vient m'interroger. Je l'informe de la situation, et il retourne aussitôt dans sa voiture climatisée pour attendre. Au bout de quelques minutes, Bernard Kouchner descend de sa voiture et vient me rejoindre. Nous sommes tous les deux sur cette petite route de campagne thaïlandaise à converser devant le convoi. Il est sympa; il est surpris de trouver un jeune français en ce lieu et dans ces fonctions et m'interroge; je lui parle de ma formation Bioforce; il  me dit très bien la connaître, etc.

27 nov. 2010

Enquête dans un village sous protection ...un peu spéciale

Ce jour-là, le Directeur de l'APRONUC de la Province avait décidé d'envoyer une mission pour évaluer la situation dans les terres reculées de la province, avant la tenue prochaine des élections générales. Je m’étais volontiers joint à cette petite quinzaine d'officiels onusiens, policiers, observateurs militaires et autres volontaires de la composante électorale, etc. Nous montâmes à bord d'un hélicoptère Mi-17, piloté comme il se doit par un équipage russe en short bleu azur, et nous nous dirigeâmes vers les districts les plus isolés de la province. Lorsque nous fûmes au dessus de la zone ciblée, nous cherchâmes âme qui vive, et bientôt repérâmes un petit village encaissé où nous décidâmes d'atterrir. Pendant que le pilote faisait une dernière circonvolution à sa verticale cherchant un point d'atterrissage, j'observai d'en haut la vie de ce petit village: "Oh-ho - fis-je soudain au policier philippin assit à mes cotés – tu sais où nous allons atterrir?" Il m'interrogea du regard...  "- ...en plein dans un village sous contrôle Khmer Rouge!" répondis-je. J'avais en effet aperçu depuis le hublot des hommes portant le brassard bleu reconnaissable des hommes chargés du service d'ordre dans les zones sous contrôle KR. Mes collègues policiers de l'APRONUC étaient à la fois excités et très inquiets à la nouvelle.

23 nov. 2010

Damné… tu es damné!

Ce jour-là, j'étais alors responsable de la sécurité du camp, et on m'appela sur le canal 1 pour une urgence. Je pris l'appel: il s'agissait d'un accident sur une des artères principales du camp Sud. Je fonçai sur le lieu de ce qui s'avéra vite être un accident rarissime et particulièrement effroyable: une petite fille, d'une douzaine d'années, était passée sous le rouleau compresseur qui damait la piste. A mon arrivée la fillette avait déjà été transportée aux urgences de l'hôpital du camp. J'interrogeai les témoins qui m'expliquèrent les circonstances du drame: la petite marchait sur la route avec un long kramar [pièce de tissu traditionnelle cambodgienne] autour de la tête; dans le brouhaha de la rue elle n'avait ni vu ni entendu le rouleau compresseur s'approcher. Bousculée par la machine, elle était tombée et avait été empêchée de se relever par son kramar déjà pris sous le rouleau. Des passants avaient bien tenté d'intervenir et avertir le conducteur mais celui-ci – assis trop en retrait pour pouvoir voir ce qui se passait devant son engin - ne comprit que trop tard. Lorsqu'il s'arrêta, la petite était déjà passée sous le rouleau.

12 nov. 2010

Un tout petit atelier pour un grand développement.

A cette époque [début des années 80], tout volontaire travaillant pour Opération Handicap Internationale (OHI; aujourd'hui renommée "Handicap International") ne rêvait que d'une chose: être en charge d'un atelier d'appareillages et faire de la prothèse! Je n'échappais pas à la règle, mais pour cette première année de volontariat, OHI m'avait d'abord chargé de mettre sur pieds l'"Opération parrainage". Après un an, et le parrainage dorénavant sur les rails*, je formulai ma demande de mutation pour un atelier d'appareillages. Autre desiderata: être plongé le plus profondément possible dans le contexte local et m'éloigner des grosses équipes d'expatriés afin de pouvoir profiter au mieux de cette expérience unique d'expatriation. Je fus alors servi: on m'envoya dans le tout petit hôpital de district de Borai, dans la province de Trad, sur la dernière petite langue de terre bordant la frontière cambodgienne au sud-est de la Thaïlande. L'atelier dont j'avais la charge ne comptait que deux ouvriers, et personne sur les lieux ne parlait autre chose que le Thaï! Me voila donc largué au beau milieu de nulle part…

11 nov. 2010

Khmers Rouges et Droits de l'Homme

Contexte: Les camps de "personnes déplacées"* sur la frontière khméro-thaïlandaise étaient de véritables microcosmes; on pouvait ainsi y trouver toutes les caractéristiques des grandes villes, même si poussées parfois à l'extrême par la promiscuité qui y régnait et le contexte de guerre. Un microcosme donc, tant dans le bien que dans le mal: ainsi dans les camps, il y avait des meurtres, des vols, des viols, des bordels, des tripots pour jeux d'argents illégaux,beaucoup de violence en général. Bien que les camps fussent installés en territoire thaïlandais**, La Thaïlande ne voulait pas s'impliquer dans les affaires internes cambodgiennes qui avaient lieu dans ces camps, qu'il s'agisse de délits ou de crimes, tant que ça n'impliquait pas au moins un citoyen thaïlandais. Les autorités thaïlandaises avaient alors demandé aux Nations Unies d'aider les cambodgiens à organiser leur propre police et leurs propres tribunaux, afin d'assurer la sécurité et la justice dans ces espèces de no man's land juridiques qu'étaient ces camps. Nous [l'ONU] avions donc établis ce que nous appelions les "Comités de Justice" (Justice Committee en anglais) et nos juristes spécialisés avaient travaillé d'arrache pied avec les Cambodgiens compétents pour élaborer un "code de justice" (code of justice), sorte de code pénal qui s'inspirait des codes pénaux français, cambodgien et autres. Le document final avait été dûment traduit en Khmer et distribué à tous les acteurs du système (comités de justice, policiers, administrateurs des camps, personnel onusien, etc.) Les Comités de justice étaient donc les "tribunaux" des camps. La sélection des membres des Comités variait selon les camps. Dans le camp d'O'trao - un camp administré par les Khmers Rouges - les membres du Comité de Justice étaient tous des vieillards qui avaient été sélectionnées pour leur "respectabilité".

[O'trao, camp Khmer Rouge, 1991]
En tant que cadre onusien chargé de la protection et des Droits de l'Homme dans les camps du Nord, mon rôle, en plus d'un travail d'investigation, impliquait la plus grande diffusion possible de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et de l'application de ses principes. Pour ce faire, commencer par les membres du système judiciaire me semblait être une bonne stratégie…

5 nov. 2010

Comment j'ai échappé à mon exécution.

Je louais alors une petite chambre dans une maison du quartier de Wat Bo à Siem Reap ou j'officiais comme inspecteur onusien des Droits de l'Homme. Lorsque j'avais trouvé cette petite chambre, j'en avais été très heureux car le choix de logements étaient très limité à cette époque dans cette petite ville. Mais je regrettais beaucoup aujourd'hui  que la chambre fût si peu conforme aux règles élémentaires de sécurité: elle était en effet située au rez-de-chaussée, donnait directement sur la rue, et était trop petite pour pouvoir placer le lit autrement que juste derrière la fenêtre! Et bien sûr ce ne sont pas les rideaux qui arrêteront une rafale de AK47. Autant dire tout de suite que j'étais la cible parfaite pour qui me voudrait du mal!

Or, la période était difficile: j'enquêtais depuis plusieurs semaines sur un assassinat politique bien orchestré, qui semblait impliquer de très hautes autorités de la province et du pays; les gendarmes français m'avaient prévenu de "bruits" de menace sur ma personne, me conseillant gentiment d'y aller "doucement" dans mon enquête. Déjà, un policier cambodgien qui y participait avait été abattu, une mine avait été trouvée sur la piste que je devais emprunter pour l'interview planifié d'un témoin, et j'avais été sommé la semaine d'avant de quitter manu militari les lieux d'un autre interview (voir plus bas). Bref, l'ambiance était tendue, la tension à son comble, et j'étais extenué,  totalement " à cran"…

Et c'est dans cette atmosphère que je rentrai un soir dans ma petite chambre. Quelques minutes après m'être couché, j'entendis derrière ma fenêtre le "clic-clac" d'une AK47 qu'on armait… Je me jetai aussitôt hors du lit et en un roulé-boulé allai me plaquer dans l'angle du mur de béton… et j'entendis alors plus distinctement dans la rue le vélo au pédalier rouillé poursuivre calmement sa route "clic-clac, clic-clac, clic-clac…."   

Période Inspecteur des Droits de l'Homme, APRONUC, Cambodge, 1993

4 nov. 2010

Droits de l'Homme: peut-on/doit-on parfois fermer les yeux?

Le contexte (pour mieux comprendre ce qui suit):
En tant que responsable onusien des Droits de l'Homme dans la province de Siem Reap*, j'avais parmi mes prérogatives de surveiller de près le système pénitentiaire. Une des actions que j'avais entreprises alors était ces visites impromptues de la prison provinciale: je "déboulais" ainsi en plein dimanche ou en pleine nuit faisant immédiatement l'appel des prisonniers vérifiant qu'il n'en manquât pas un, que tous les dossiers des prisonniers avaient bien été référés au procureur, conduisant quelques entretiens privés de prisonniers pris au hasard pour m'assurer qu'aucun mauvais traitement n'était infligé, etc. (voir quelques photos de ces visites). Au tout début de ma mission, ces visites-surprises m'avaient ainsi permis de découvrir bien des choses, comme ces instruments de torture - qui bien sûr n'étaient pas là lors de mes visites programmées! - et que je pus donc immédiatement confisquer; ou encore ces prisonniers enfermés la nuit dans des cellules d'isolement tellement exiguës qu'on aurait même pas eu la place d'y placer un réfrigérateur.

Un soir, lors d'une de ces visites surprises, et que je faisais l'appel, je constatai très vite qu'il manquait une demi-douzaine de prisonniers. A mes côtés, le directeur de la prison semblait très nerveux. Toujours inquiet de découvrir quelque exécutions arbitraires ou autres "disparitions suspectes" sous couvert de soi-disant "évasions" – événements que trop fréquents dans le Cambodge de l'époque - j'entrepris immédiatement plusieurs entretiens privés de prisonniers  pour tenter de comprendre ce qu'il se passait. Ayant au cours des mois précédents développé une relation de confiance avec eux**, ils m'expliquèrent très vite la situation: tous les prisonniers manquants étaient en fait au domicile du directeur de la prison pour aider ce dernier à reconstruire sa maison… je passai donc plus tard dans le bureau du directeur, et feignant de ne rien savoir lui demandai où étaient passés les prisonniers manquants. A la cambodgienne, il me répondit par un rire gêné, m'avouant que les détenus manquants étaient chez lui à aider sa famille à faire des travaux de rénovation. Sa franchise me surprit un peu mais elle témoignait, elle aussi, de cette même relation de confiance que nous avions instaurée au cours des visites précédentes. Je lui signifiai qu'il me fallait vérifier ses dires, et que je voulais impérativement voir tous les détenus à l'appel le lendemain matin.

3 nov. 2010

Un peu de salade avec vos frites?

J'étais alors à Durban, Afrique du Sud, pour une conférence du Fond Mondial*. J'étais arrivé trop tôt sur les lieux et aucun déjeuner avait été prévu pour les participants en avance. Il y avait bien un petit restaurant sur place, mais aux prix exorbitants, et les per diems de l'OMS étant ce qu'ils sont, je préférai quelque chose de plus simple et moins cher. Je décidai donc d'aller vite fait casser une petite croûte en ville.
Dans le parking du centre de conférence je m'adressai à une sympathique policière noire, lui demandant si il y avait quelque restauration rapide non loin. Elle me répondit: "- oui, bien sûr, en bas de la rue là, il y a un Mac Donald…". Je la remerciai et partis aussitôt dans la direction qu'elle avait indiquée, mais elle me héla immédiatement avec une expression de surprise sur le visage "- hé, hé, vous allez où comme ça?!!" "- …et bien, au Mc Do..." "- ah non, non, non, vous ne pouvez pas y aller à pied comme ça, c'est beaucoup trop dangereux… vous allez vous faire attaquer… vous êtes en Afrique du Sud ici!". Elle  décocha son talky walky, me  dit "-Attendez!...", et appela un collègue, en me faisant encore signe de la tête de ne pas bouger. A peine quelques secondes plus tard une voiture de police, un pick-up Toyota aménagé en "panier a salade",  arriva à mon niveau et la policière m'invita à y monter. "Allez, on vous y emmène!".

Me voici donc, en costume-cravate, en sueur et suffoquant, car serré - disons plutôt littéralement écrasé - entre deux immenses policiers noirs obèses, dans le petit habitacle d'un panier à salade sud-africain …et j'avais quand même du mal à ne pas éclater de rire. Nous fîmes à peine 200 mètres que nous étions déjà au Mc Do! Je commençai à avoir quelques doutes quant au réel risque que ce transport de 200 mètres m'avait vraiment épargné… La voiture s'engagea tout de suite dans le drive-in, et me voila à commander mes frites et hamburgers au guichet de McDo depuis la fenêtre de la voiture de police. Bien sûr, comment me commander un déjeuner sans faire la politesse à mes sympathiques anges gardiens? Je leur demandai donc si ils voulaient aussi prendre quelque chose. Ils ne me le firent pas répéter deux fois ...et c'est en entendant la très longue commande qu'ils passèrent aussitôt que je réalisai que je m'étais bien fait avoir! Une fois la cabine remplie de frites, hamburgers et autres coke (du coke dans une voiture de police!), nous retournâmes au centre de conférence où mes "gardes du corps" me redéposèrent avec un sourire jusqu'aux oreilles. Bon, j'en étais pour mes frais, mais rien que pour le souvenir, ça en valait le coup! Et j'en ris encore…

* Fond Mondial de Lutte Contre le Paludisme, la Tuberculose et le Sida

Periode. OMS, 2003-2006